Journal

Album Panorama

Vendredi 10 avril 2009



10h, tout près des Buttes-Chaumont. Hier soir, je suis venu déposer les 14 guitares de Fred Pallem au studio. Ajoutées aux miennes, nous voilà équipés d'une vingtaine de manches à nous deux pour approcher les 24 chansons en 9 jours de mon album PANORAMA. Panorama musical aux contours tout à fait subjectifs puisque le choix du répertoire est avant tout le mien. Mais, pour cette même raison, parfaitement objectif car seul l'artiste en personne est le mieux placé pour savoir ce qui, dans son travail, est le plus représentatif de lui-même.
Pourquoi 24 chansons ? Parce qu'en 9 jours, c'est le maximum que l'on puisse aborder dans la configuration choisie. Tout tourne autour de deux guitares et une voix avec quelques extras. Pourquoi 9 jours ? Parce que tel est le budget. J'aurais préféré 60 chansons en un mois, par exemple. Mais après, qu'en fait-on ? Déjà 24, si l'on travaille bien, ça va être la guerre pour la liste finale, celle qui se lit au dos des pochettes de disques que personne n'achète plus.
C'est en pensant à cela que je m'installe au studio Plus XXX pour les premières prises. Il fait très beau, nous sommes à la veille des vacances de Pâques, l'ambiance est printanière et décontractée. Heureusement. Intérieurement je suis plutôt tendu. Je dois chanter beaucoup de titres en direct, si possible en m'accompagnant à la guitare. Cela fait quelques années maintenant que je suis démissionnaire des membres antérieurs en studio. J'ai travaillé avec d'excellents guitaristes à qui je déléguais mes accords, sachant qu'ils en tireraient de plus belles sonorités, tandis que je me concentrais sur mon autre instrument musical, celui-ci irremplaçable : la voix.



Aujourd'hui, vendredi, je suis seul avec toutes ces guitares qui n'attendent que de résonner. Fred Pallem n'arrive que demain. J'ai quelques titres que je peux interpréter en solo. Notamment À QUOI RÊVONS-NOUS que je joue souvent seul en concert depuis quelques années. Ma chanson fétiche et je ne saurais dire exactement pourquoi. Elle est juste réussie. Ni conventionnelle ni absconse, elle raconte des choses intimes sans que j'aie eu à faire d'efforts pour l'écrire, un jour d'été, dans un train qui m'emmenait à Annecy. De plus elle peut être à géométrie variable sur scène et m'a souvent ouvert à la transe en tournoyant autour de sa rythmique hypnotique.



Le studio n'est pas la scène, c'est une clinique où une technologie avancée révèle les entrailles du talent et de ses limites comme une IRM saucissonne l'humain en ayant cure de son âme. On passe beaucoup de temps, des heures, à placer des micros et à les tester selon l'ambiance voulue. Durant ces essais, il ne faut pas épuiser les ressources de la chanson, surtout lorsque celle-ci doit sortir d'une seule traite de la gorge et des mains des musiciens.



J'ai apporté ma guitare acoustique personnelle, celle qui m'accompagne depuis tant d'années, une japonaise qui inspire le mépris des vrais guitaristes, au mieux un vague sourire condescendant. Bertrand me laisse l'essayer, mais très vite je me retrouve avec une vieille américaine réputée dans les mains, dont je me garde bien de vanter les attraits à voix haute de crainte de vexer ma nipponne.
Je fais abstraction du temps d'installation, du buisson de microphones sous mon nez, je m'adapte à l'irréalité sonore du casque qui me couvre les oreilles, je m'invente un auditoire plus rassurant que le personnel du studio qui, de sa cabine vitrée, va me juger sur un plan technique avant tout. Je dois leur plaire aussi, je dois les séduire par-delà leurs scanners audiophoniques. Jil Caplan, venue filmer la réalisation du projet, évolue autour de moi avec sa caméra. À son insu, elle sera ce public qui me manque et sans qui une chanson n'est qu'un exercice de style.



- Tu es prêt ? Me demande dans le casque Bertrand, l'ingénieur du son.
- Ouais !
- Ça tourne.



La première prise est rarement la bonne pour la technique qui découvre, dans le déroulement de la chanson, les imprévus qu'elle suscite. À QUOI RÊVONS-NOUS est une chanson toute en nuances qui va de la douceur à l'envolée. Tous les micros, toutes les guitares n'encaissent pas de la même manière de tels changements. On a beau répéter dix fois le titre, l'intention feinte ne sera jamais à la hauteur de ce qu'on lance lors de la prise réelle. J'ai beau le savoir parfaitement après toutes ces années de studio, je suis toujours désappointé d'entendre, dans le silence qui suit l'accord final de la première prise, la voix du réalisateur dire :

OK. Bon, on va changer le son de la guitare… Essaie de chanter plus près du micro dans le premier couplet… Frappe moins la guitare dans le troisième, on perd la rondeur des graves… Sinon l'intention, ça va, mais est-ce que la prochaine prise, tu peux la faire moins agressive ? Ta voix est beaucoup mieux quand elle est plus posée…



La musique, c'est du théâtre. Une mise en son est une mise en scène à l'usage des oreilles. Sur scène, un geste peut remplacer ou porter une note. L'exacerbation est justifiable par les remous visuels qu'elle engendre, l'imperfection est vite escamotée par un effet de manche - de guitare. En studio, nous jouons pour des aveugles. Un détail sonore ne doit pas nuire à l'essence de la chanson interprétée. Mais l'exigence de la perfection doit avoir aussi ses limites. Celles-ci sont dictées par la teneur du projet. Avec PANORAMA, je veux capter une authenticité brute sans nous laisser abuser pour autant par le charme indulgent des maladresses qui font vrai. Ce fut le sujet de longues discussions préparatoires avec Bertrand, Fred et Benoît, mes compagnons de route. Bien définir le cadre de nos intentions. Aussi, à ce moment de la journée, je me dois de faire confiance à Bertrand et de tenir compte de ses remarques sans porter attention aux ruades d'un ego susceptible, toujours prêt à ramener sa fraise pour avoir le dernier mot. Je ne sais plus combien de prises nous faisons. Trois, peut-être quatre. L'avant-dernière est la bonne. C'est la première fois de ma vie que j'enregistre une chanson seule en studio, d'une traite avec juste ma guitare et ma voix. Il m'aura fallu plus de trente ans pour l'oser.
Dans l'après-midi, j'enregistre PAPILLON DE NUIT, LES ÉLÉPHANTS et LÉO SONG de façon plus sommaire. J’ai l'intention de rajouter des guitares électriques sur ces titres que je ne pourrais faire que les derniers jours. J'abandonne les chansons à l'état d'ébauche. La première journée se clôt sur une impression d'inachevé, pointant la somme de travail des jours à venir.
Il est 21h quand je reprends la route de la maison. J'ai peur de ne pas y arriver. Ce projet me paraît tout à fait insensé, bien plus que L'HOMME DE MARS, étonnamment. J'arrive chez moi avec ce sentiment pesant qui m'accompagne depuis dix ans désormais à chaque fois que je suis en studio : c'est mon dernier disque, de plus il n'intéressera personne. Aucun désespoir là-dedans, juste une froide évidence que la raison ne saurait contredire.