Au fil du temps

Un dernier accord et j'arrête

Décadi 30 Fructidor CCXXX
(Vendredi 16 Septembre 2022)

 

Scherzando sort ces jours. Je raconte partout que cet album n'était pas prévu et c'est vrai.
Après une année 2019 qui clôturait une période d'activité soutenue (concerts, parutions du roman Peine Perdue et de la BD Elvis, ombre et lumière), j'avais grand besoin d'une pause. Une looooongue pause. J'envisageais même d'arrêter la musique. Oui. Je prévoyais une année sabbatique à méditer cela tout en baguenaudant. Et puis le Covid et ses confinements répétés m'ont révélé que, contraint à l'inactivité et bien que sans projet, je cogitais en chanson. Ce que je vois, ce que je vis, ce que je pense, mon cerveau le traduit en vers et en mélodie. C'est plus fort que moi. Alors j'ai écrit des chansons.

Je vois bien que le monde de la musique est embouteillé comme jamais. Il n'y a jamais eu autant de gens qui sortent des disques, montent sur scène, et la crise sanitaire n'a rien arrangé. Un an et demi sans bouger ou presque, des tournées et des albums reportés, c'est la ruée pour rattraper le temps et l'argent perdus. Tout le monde est sur la route et s'égosille pour se faire entendre. Le public ne sait plus où donner de la tête et son budget n'est pas illimité. Beaucoup, échaudés par le virus et les annulations de spectacles, ont perdu l'habitude de sortir. Les théâtres rament à retrouver leurs abonnés.
Alors qu'est-ce que je viens foutre dans ce marasme? Mon ego paraît rassasié. La notoriété est une notion qui me prête à sourire désormais. Alors? Alors? Alors reste l'idée qui bourgeonne et l'envie de la mener à terme. Et quand cette idée emballe des musiciens, une maison de disques, et qu'elle se réalise sans heurt et sans stress, ça donne Scherzando. Les chansons auraient pu ne pas sortir de mon atelier si elles n'avaient pas inspiré Marc Haussmann et Alice Animal; si le label At(h)ome n'avait pas été enthousiaste; si je n'avais pas trouvé ce studio merveilleux qu'est Audioscope, en plein Paris, bien planqué dans une dimension parallèle.

Je ne vais pas décortiquer les chansons, d'où elles sortent, ce qu'elles véhiculent. D'abord parce que je ne maîtrise pas toujours leur processus de création et puis je risquerais de me perdre dans des explications oiseuses. Une chanson aboutie, c'est tellement une conjonction d'humeurs et de hasards. De la première note, du premier mot à l'équalisation finale. Certaines (Les remords les regrets) sont nées de la dernière pluie, d'autres (Scherzando Express) ont hiberner durant des années avant de s'éveiller enfin. Je chante deux reprises: « Il est trop tard » de Georges Moustaki, que j'avais entendu ado sans y prêter attention, mais qui, quelques décennies plus tard et le contexte aidant, m'a cueilli en beauté; « Déjà venu chez toi » d'Emmanuel Urbanet (ex-Joyeux Urbains et néo-Wriggles) que j'ai voulu interprétée dès la première fois que je l'ai entendue.

L'ambiance cool de l'album m'a été inspiré par les folk songs des 70's, de Joni Mitchell et de Simon & Garfunkel en particulier. J'en écoutais beaucoup durant l'accalmie imposée par le Covid. Il y a aussi l'empreinte de Richard Hawley (Cole's corner et Truelove's gutter), de Paul Weller (True meanings) et même de Charles Berberian (Tout pour le mieux). J'ai composé les chansons en privilégiant les accords ouverts, les arrangements aériens.
Actuellement la tendance musicale est aux boucles préfabriquées, aux claviers synthétiques et au beat omniprésent. Ça me saoule, tout se ressemble. J'ai donc souhaité faire un disque qui se distingue de cela. Pas de batterie ou très peu, du piano et des guitares sans filet, sans armure. C'était la base. Ensuite sont venus s'y poser d'autres arrangements proposés par David Sztanke, qui avait déjà réalisé mon album précédent.

« Scherzando » est un terme italien en musique classique qui signifie allègre, avec légèreté. Il ne reflète pas exactement le propos du disque qui verse plutôt dans la mélancolie. Quoique… La mélancolie ne serait-elle pas une manière de prendre la tristesse avec légèreté? En tout cas, ce titre retranscrit parfaitement la manière dont l'album, de l'ébauche à l'objet final, a été conçu.