Journal

Au fil du temps

Francfort

Primidi 11 Messidor CCXXII
(lundi 30 juin 2014)


© Kent À Francfort sur le Main, au pied des gratte-ciels dédiés aux banques, il y a un grand restaurant japonais de réputation mondiale où, le midi, on peut déjeuner d’excellents sushis pour un prix raisonnable. On peut s’asseoir en terrasse et regarder passer les grosses cylindrées allemandes ; on peut s’installer au comptoir sur de hauts tabourets face aux cuisiniers en train de préparer les mets ; on peut aussi préférer le confort de banquettes moelleuses autour de tables basses. Là, des hommes et des femmes d’affaires s’entretiennent de perspectives financières en picorant distraitement leurs succulents plats de renommée internationale. Femmes et hommes aux pensées ajustées à leurs costumes et tailleurs en titane.

Non loin de là se trouve le magasin Manu Factum où les jeunes néo-bourgeois allemands redécouvrent les vertus de la longévité grâce à des produits certes coûteux mais véritablement durables. Habillement, matériel de cuisine, jeux, fournitures de bureau… matières solides, lourdes de tradition estampillée et datée. Ici, le vrai luxe n’est pas dans l’obsolescence programmée. Dans la rue, une publicité pour Vodafone propose de changer de smartphone tous les ans. Quelle faute de goût ! La société de consommation, c’est pour les sots, nous laisse sous-entendre Manu Factum. Le père d’un ami disait : « Je ne suis pas assez riche pour m’offrir des chaussures de mauvaise qualité. » C’est vrai qu’une paire de pompes qui dure une vie est plus rentable qu’une nouvelle paire chaque année. Encore faut-il avoir envie de garder la même toute une vie. Après tout Manu Factum et ses produits éternels ne sont peut-être qu’une tendance du moment.

À Francfort, dans une rue commerçante, il y a un magasin de sportswear hardcore. On y vend des maillots de bain, des chaussures, des T-shirts et d’énormes bocaux de gélules survitaminées pour culturistes forcenés. Une marque de ces produits dopants s’appelle Arnold, du prénom de l’ex-Monsieur Muscle devenu acteur hollywoodien, relifté gouverneur de Californie avant de revenir à la comédie en rangers. Le magasin vend les vêtements Yakusa. Une affiche Yakusa met en scène un mâle musculeux et tatoué en train de défoncer en levrette une punkette elle-aussi tatouée, sur un paddock douteux, dans un squat graffité et cradingue, sous les regards indifférents de barbares technoïdes. Une autre pub propose le même genre de mec énervé qui pointe un fusil-mitrailleur dans la bouche d’une fille peroxydée. Elle tient le canon de l’arme de manière suggestive, on va dire. Couleurs saturées, ambiance pré-fin du monde. Sensations extrêmes, plaisirs SM, soumission de la femelle au mâle dominant. Et je me demande ce qui se passe dans la tête malade du fabricant de fringues pour en venir à ce style de com’ aux relents de viols paramilitaires pour simplement vendre des T-shirts. Quel monde merveilleux que celui du commerce à tout prix.

À Francfort je n’ai jamais vu autant de Porsche ni autant d’hommes faire les poubelles pour récupérer des bouteilles en plastique : recycleur d’ordures ambulant, un métier en plein essor. Que deviendront ces hommes si nous allons tous acheter des gourdes inusables chez Manu Factum ?

Mais à Francfort, si l’on cherche bien, on trouve encore à minuit une taverne chaleureuse où l’on peut déguster des bradwursts copieusement accompagnées d’une purée-maison persillées et de choucroute aromatisée en écoutant Air et Coltrane. Après une grande bière et un schnaps, on arrive alors à rire sans amertume de tout ce qu’on a vu dans la journée.