Journal

Au fil du temps

La Cigale et la Fourmi

Décadi 20 Frimaire an CCXXII
(mardi 10 décembre 2013)


© Kent La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'août, foi d'animal,
Intérêt et principal. »
La Fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? J'en suis fort aise.
Eh bien! Dansez maintenant. »



 © DR Dans le monde artistique comme ailleurs, on assiste à un effondrement de la classe moyenne. Des stars caracolent toujours sous les feux de la rampe, affichant ou non un train de vie luxueux ; des débutants débutent, prêts à tout pour se faire connaître et tant pis si on les exploite ; entre les deux, des artistes professionnels qui, hier encore vivaient bien de leur musique, se retrouvent tel la cigale ayant chanté tout l’été. Non pas qu’ils travaillent moins qu’avant, mais leurs œuvres sont mises à la disposition du public pour trois fois rien, voire rien. À moins de ne pas payer les musiciens ni le studio, faire un disque coûte encore de l’argent et la communication (ou promo, comme vous voulez) bien plus encore.
Or le public n’achète pratiquement plus de disques. Dans le meilleur des cas il télécharge légalement et nous l’en remercions. Mais il apparaît qu’il va désormais sur Youtube, Deezer ou Spotify pour écouter ses chansons favorites. Et là on reste coi devant les chiffres (voir le tableau de rémunération ci-joint). Ne parlons pas du piratage.



Les fervents amateurs de musique nous lancent joyeusement : « Oui, mais il reste les concerts ! » Certes. Mais nous sommes aujourd’hui dans un véritable embouteillage de tournées. Tous les artistes se ruent sur les routes pour gagner leur croûte. Devant trop de choix l’organisateur de concerts se tournera vers les artistes les mieux exposés, les têtes de gondoles, ceux qui ont les moyens de s’offrir une campagne de pub qui séduira des partenaires médiatiques. Et ainsi le public. Il y a bien évidemment des exceptions, mais j’ai compté, ils tiennent sur les doigts des deux mains d’un bûcheron maladroit.

Ne vous méprenez pas ! Ceci n’est pas une plainte, mais un constat que je me dois de vous faire partager. Nous ne pouvons pas rêver que les choses redeviennent un jour comme avant. C’est fini. À vous d’agir en connaissance de cause. Pour ma part, comme beaucoup d’entre vous dans d’autres domaines, je continuerai aussi loin que je pourrai tant que je me sentirai soutenu.

PS : Fabrice Ravel-Chapuis a sorti un superbe album d’œuvres instrumentales : « Le cabinet de curiosités ».