Journal

Au fil du temps

Ma Chine

Tridi 23 Germinal CCXIX
(jeudi 14 avril 2011)


J’ai relu “Le Lotus Bleu” juste avant de partir, mon premier livre sur la Chine, mon premier Guide du Routard. Début 60 du siècle XX, vue de Montluel dans l’Ain, la Chine et les Chinois étaient aussi attirants et mystérieux pour le petit garçon que j’étais que la Lune et ses Sélénites. Je voulais moi aussi porter le costume bleu de Tintin, son petit chapeau noir et avoir un ami nommé Tchang. Il y eut aussi, à la même époque, “ Le Cerf-Volant du Bout du Monde ”, film de Roger Pigaut et Kia-Yi Wang où Pierrot, un gamin de Montmartre, et sa petite sœur s’envolent jusqu’à Pékin à bord d’un lit grâce à Souen Wou Kong, le roi des singes, le prince des magiciens chinois. Pas compliqué de se rendre dans le pays, il suffisait d’un peu de magie.



Il me fallut tout de même attendre 2011 pour faire le voyage. Ma magicienne fut Jil Caplan. Pas de lit en lévitation pour le coup, l’avion ferait l’affaire. L’an passé, Jil était partie tourner en Chine par les Alliances Françaises et, connaissant l’aventurier qui trépigne en moi, avait exposé mes mérites aux responsables locaux. Jil fut ma marraine et je ne la remercierai jamais assez de m’avoir permis de poser le pied dans cet incroyable pays. Poser le pied et chanter. Rien n’est plus gratifiant pour un musicien que voyager grâce à son art. Afin que la tournée ait lieu, il fallait jouer léger. Aucun problème. Bien que le casting différât, la formation de route fut celle de la tournée PANORAMA. Je suis parti avec Jacques Bastello, tous les deux porteurs de nos guitares respectives, et Michel Zacha pour assurer le son quel que soit le contexte. La Chine a beau être un grand pays industriel lancé au galop, elle ne prend pas toujours la peine d’équiper ses scènes musicales de matériel approprié.



La Chine que j’ai vue est un pays vertical. Des immeubles, des immeubles, des forêts d’immeubles, des grues inlassables qui semblent creuser le gris du ciel pour en extraire le béton. Jinan, Qingdao, Dalian, Chengdu, Wuhan… Nous nous sommes produits dans des villes qui ne faisaient jamais moins de six millions d’habitants, grouillantes d’une population affairée, mais pas à l’image des fourmis comme on aime à se l’imaginer, stéréotype suranné du temps du Grand Timonier. La foule n’est pas uniforme, elle est une myriade d’individus, de personnalités, de caractères, de dégaines diverses et variées. Les filles en jettent. Bon sang, qu’elles en jettent ! Le Chinois type n’existe pas. Il est aussi incongru de le cataloguer que l’Européen type. Cela paraît sot à formuler, mais c’est une des premières réflexions qui m’est venue. Les provinces chinoises sont vastes comme des pays. On est sur un autre continent, véritablement différent. Les odeurs, le trafic routier, les vélos électriques, les toits des maisons, les idéogrammes, mille et un détails quotidiens font que l’on joue peut-être aux mêmes jeux, mais pas de la même façon et dans une cour autre. Et puis cette fluidité des corps sur les trottoirs et dans les rues, une notion aquatique de la promiscuité, sans à-coup, sans brusquerie physique ni verbale. Ni lièvre ni tortue plutôt poisson, les Chinois par millions viennent et vont. Viennent et vont avec efficacité et bonhomie à la fois.



Bon, il y a ce ciel sale en permanence, une brume que l’on sent chargée de labeur polluant, mais qui, paraît-il, surprenait déjà Marco Polo en son temps. L’azur ici serait un mythe. Il semblerait que les vertes contrées aussi. La terre du mois de mars d’un terne sépia paraissait encore endolorie par l’hiver récent. Je n’ai vu de verdure qu’une fois, à Hangzhou, dans les champs de thé. La campagne autour des villes est soumise à la discipline. Encapuchonnée sous des kilomètres de serres, elle voit enfler les mégapoles et n’a pas d’autre choix que de nourrir la population qui les habite.



Mes concerts ont eu lieu dans des clubs et des amphis d’université. En général, lorsqu’un artiste français joue à l’étranger, il le fait avant tout devant des compatriotes expatriés, heureux de se retrouver autour de lui comme ils le feraient autour d’une bonne bouteille de vin de chez nous. Sans bouder le plaisir communautaire, il est toujours un peu frustrant de se produire dans de telles conditions après avoir traversé la planète. Ce ne fut pas le cas durant cette tournée. J’ai toujours chanté devant un public en majorité autochtone et surtout des étudiants pour qui souvent il s’agissait du premier concert de rock de leur vie. D’où un enthousiasme frais et débordant, complètement contagieux. On m’avait prévenu. « Tu verras, le public est bruyant, il parle pendant que tu chantes, n’applaudit pas, mais apprécie beaucoup. » J’ai pu effectivement noter que, dans les clubs, il faut savoir s’imposer sans s’agacer. Quant aux applaudissements, ils étaient plus que nourris quand ils ne versaient pas carrément dans le délire. Même dans le faste feutré et guindé d’un salon du Sofitel de Shanghai où nous clôturâmes en beauté le mois de la Francophonie. Il suffit juste que tous les étudiants qui vous ont déjà fait un triomphe la veille dans leur université se joignent aux nouveaux spectateurs pour que tout ça prenne des allures de Marquee Club aux plus beaux jours de la British Pop explosion. Comme le disait Jacques Bastello à Wuhan, en sortant de scène au milieu d’une cohorte de jeunes Chinoises hurlantes : « C’est pas tous les jours qu’on est les Beatles ! » Avec juste une guitare acoustique et une électrique. U2, Coldplay, Muse, revendez votre matos ! Vous êtes risibles.



La tournée a duré deux semaines. Huit dates. Hormis à Dalian, nous avons toujours pu passer du temps dans les villes visitées en compagnie des stagiaires locaux et du personnel des Alliances. Il y a eu quelques soirées mémorables dans des lieux qui le sont tout autant. J’ai mangé du serpent, des cigales en brochette, de la méduse, des langues et des pattes de poulets, du sang de canard et de la cervelle de porc en hot pot, et d’autres trucs étonnants dont je n’ai pas su retenir le nom. J’ai enregistré un duo avec une étudiante chinoise pour le projet “ Si on chantait ” mené par Alex Deschamps et ses acolytes. Des étudiants francophones fournissaient des textes en français qu’Alex et ses amis mettaient en musique. Je n’ai guère eu l’occasion d’écouter sérieusement de la musique chinoise actuelle. J’en ai rapporté que je me distille en ce moment même en tapant ces mots. J’ai prolongé mon séjour par une visite de Pékin et de la Grande Muraille de Chine. Inévitable. Bien que ce fut hors tournée, on me proposa un concert impromptu dans la capitale, dans un nouveau lieu, The Library, mi-bar mi-club. Jacques Bastello étant rentré à Paris pour se préparer à courir le marathon, je me produisis seul. Je n’avais même pas ma guitare. C’est Christopher Jacq, l’instigateur de l’événement qui me prêta la sienne. Christopher, sous le nom de Christophe J *, sortit un bel album en France dans les années 80 avant de devenir traducteur et sinophile. Il chante quelquefois à la Library pour le plaisir. Nous avons partagé la scène ce soir-là et interprété en duo “ Love is all around ” des Troggs. Immergé dans l’autre versant du monde, j’ai très vite oublié le contexte national de mon identité. Entre Fukushima et les élections cantonales françaises, il n’y avait guère de concurrence. J’oubliai aussi et surtout ma place dans le paysage musical d’un lointain hexagone. Je redevenais un chanteur vierge pour un public sans références codées. Mon passé, mon CV, ma place réservée dans l’industrie du disque et du spectacle français ont fait “ pschitt ! ” à la manière des casseroles d’un ancien Président de la République. Mais il a suffi que j’ouvre Facebook à mon retour pour ranger ce sentiment de liberté au rayon du souvenir. On avait gardé mon siège durant mon absence.



Dans “Le Cerf-Volant du Bout du Monde”, à la fin du film, Pierrot se réveille dans son lit et croit qu’il a rêvé son voyage et ses aventures en Chine. Un petit détail toutefois lui fait entendre qu’il se trompe peut-être. À l’instar de Pierrot, Souen Wou Kong, le singe magicien, m’a peut-être joué un bon tour. En ouvrant mon agenda au mois de juillet, je vois qu’un festival rock a lieu à Qingdao. Il serait question que j’y joue...

* Lire l'article de Télérama sur Christophe J.



PS : Laurent de Wilde et Otisto 23 continuent d’explorer les sons de piano à travers le prisme des logiciels. C’est poétique, c’est innovant, c’est loin devant.
Voir le site de Laurent de Wilde