Journal

Au fil du temps

Vertus du totalitarisme

Primidi 4 Pluviose CCXX
(lundi 23 janvier 2012)


C’est terrible, mais on a l’impression d’être cynique en la souhaitant bonne, cette année. Sans sourire méchant, sans fiel dans la voix, ça sonne quand même faux. La méthode Coué a ses limites. L’année sera bonne si chacun y met du sien, mais c’est quoi le sien de chacun ?
En France, par exemple, c’est souhaiter quel président ? Des gens nombreux, gentils, avec des chats sur les genoux, des pas spécialement désespérés, des dont les parents n’étaient pas français, des sympas avec qui l’on passe des bons moments, des semblables, des proches, des pas cons, des seniors, des quinquas, des quadras, des trentas (?), des jeunes qui aiment de la musique de jeunes, qui portent des fringues de jeunes, des qui rigolent en regardant les Guignols, espèrent voir Marine Le Pen à l’Élysée. Au moins, ça changera, disent-ils. La restriction des libertés, le repli national, le retour de la censure ? Mais nooon ! Et quand bien même, ça arriverait ce serait salutaire. Assez de désordre, on veut la maîtresse, en rang par deux. En démocratie, on a le droit de voter pour un futur état totalitaire qui interdira la démocratie. On n’a jamais essayé, on le fait. La Hongrie l’a fait. C’est tendance, c’est tentant. Qu’est-ce qu’on risque puisqu’il n’y a pas de solution plaisante à la crise mondiale ? Ça ne va pas se passer en douceur, certes. Il y aura de la protestation, des échauffourées, des bagarres de rues. Certains trouveront cela exaltant. Enfin se battre pour quelque chose, entrer en dissidence ! Prendre la pose comme en 1871, 1937, 1944, 1968... Ha ! vivre enfin en direct le combat de la démocratie contre le despotisme ! Se sentir un peu Chinois. Il faudra choisir son camp ou alors devenir mouton, anguille, caméléon, mouche du coche, cafard... L’Art retrouvera du sens. Il pourra être officiel ou dégénéré. On nous interdira le droit d’expression pour d’autres raisons que des visées commerciales. Nous serons clandestins, exilés politiques, héros, martyrs. Ça en jette plus que de lutter contre le téléchargement illégal ou pour le statut d’intermittent. Nous mourrons renversés par des 4x4 noires aux vitres opaques, nous nous suiciderons d’un coup de batte de baseball sur la nuque. Des collègues complaisants avec le régime nous dénonceront ou nous sauveront ou les deux à la fois. À notre tour, lorsque tout sera fini, nous les dénoncerons ou les sauverons ou les deux à la fois. Nous libérerons le pays de l’occupant mauvais français. Notre banque sera toujours la même. Notre supermarché aussi. Les médias, débarrassés de leurs muselières, fanfaronneront à qui mieux mieux en brandissant les images d’un peuple en liesse. Le nouveau Président en appellera à la grande réconciliation en nous invitant à danser sur David Guetta.
C’est peut-être cela le souhait le mieux partagé en cette année 2012 : une grosse baston nationale déguisée en révolution. Du sang, de la sueur et des larmes parce qu’on est incapable d’imaginer une issue inédite et pacifique à nos maux de société. Parce qu’on est plus pitbull que panda. L’iPod n’adoucit en rien les mœurs du tyrannosaure tapi en nous. Ni une campagne électorale vendue comme un reality show.



PS : à lire l’apaisant, instructif et souriant JOURNAL À BICYCLETTE de David Byrne avec qui je partage bien des points de vue. Mais comment fait-il, lui, pour rester aussi optimiste envers ses contempotains ?
Chez Fiction & Cie.