Journal

Au fil du temps

Les affres de fin de tournée

Primidi 10 Ventose CCXIX
(lundi 28 février 2011)


Voilà. La tournée PANORAMA est finie. Commencée deux ans et demi auparavant sans idée d’avenir, elle a rempli inexorablement les pages de l’agenda de semaine en semaine puis de mois en mois. Si j’avais voulu, elle se poursuivrait encore aujourd’hui. J’imagine que je commencerais à étrenner de nouvelles chansons qui, petit à petit, grignoteraient le répertoire établi et aboutiraient naturellement à l’enregistrement d’un nouvel album.

La tournée incessante est une forme d’existence qui m’a plu à une certaine époque, hanté que j’étais par le mythe du chanteur voué corps et âme à son art et à son public. Jusqu’au jour où l’on comprend que ce sens du sacrifice quasi sacerdotal, sous le couvert du dévouement, est aussi une fuite infantile de la réalité, un désir de se soustraire à de contraignants rapports humains durables, aux confrontations administratives. Traverser la vie avec la légèreté d’un sac plastique vide dans les courants d’air urbains. Être un touriste permanent du quotidien. Pas de lit à faire, pas de ménage, pas de cuisine ; les contraintes remplacées par des souhaits, les désirs enlistés sur feuille de route, exaucés au nom du bon déroulement des concerts.
Tous les artistes sont plus ou moins handicapés avec la vie. Très peu sont incurables, mais la plupart se complaisent dans l’irresponsabilité, fieffés filous qui subrogent un régisseur de tournée à la mère poule qu’ils ont eue ou qui leur a manqué. Choyés en coulisses, adulés sur scène, ils finissent par croire que le monde entier n’a d’yeux que pour eux. On le sent quand on les croise, à leur manière de vous saluer, de vous embrasser. Ils sont sur la fameuse “autre planète”, 24h/24h. Ils se couchent au petit matin après épuisement de moult substances plus ou moins licites, la tête fracassée pour éviter le regard glacé de l’angoisse existentielle. Cette reine de l’insomnie dans le lit d’hôtel quand seul, la télécommande à la main, on zappe compulsivement entre la rediffusion nocturne d’un talk-show pavlovien et l’invariable film de boules. Le cerveau en auto-allumage, incapable de se concentrer sur la lecture d’un roman, de lâcher les manettes, de penser à de belles choses simples. À ce stade, soit on augmente la consommation d’analgésiques pour l’âme au risque de se perdre dans l’hyperespace ; soit on part en désintox dans le monde réel. On atterrit, on calme le jeu, on reprend ses esprits. Exercice périlleux. Pas facile de maîtriser la situation, parce qu’y arriver c’est aussi devenir raisonnable. Or être raisonnable émousse l’acuité artistique. Un artiste est un malade mental équipé d’une option chance. S’il subjugue sa maladie, il en tire remède. Et profit. Et satisfaction.

J’ai de la chance car je peux tricher. Lorsqu’une tournée s’achève, je déambule un peu dans les rues pour donner le change. « Voyez, docteur, comme je peux recouvrer une vie normale sans difficulté. » Puis tranquillement je prends mes crayons, mes pinceaux ou bien j’ouvre Word sur l’ordi et continue de nourrir ma folie douce sans souffrir de manque violent. C’est Dr Jekill et Mr Hyde avec une happy end. Il m’a fallu des années pour contrôler le processus. Cependant, avec le temps, il s’agit d’être vigilant pour que Mr Hyde ne se transforme pas en panoplie de scène d’un Dr Jekill devenu comédien. « Restez aware ! » prône Jean-Claude Van Damme, notre philosophe à tous.