Journal

Journal berlinois

Mercredi 6 mai 2009



Potsdam Universitée Rendez-vous matinal à 9h au métro Konstanzer Strasse, devant la station-service. On dirait un rendez-vous d’espions. Katrin Schielke de la Fondation Genshagen passe me prendre en auto et m’emmène à l’université de Potsdam.
Le temps hésite entre une pluviosité sournoise et des rafales de vent hargneuses. Durant le voyage, nous parlons de la manière d’aborder la rencontre et les lectures. Nous en venons à évoquer mon allemand que j’ai laissé s’enfuir lors de mes années au lycée. J’ai été confronté à un professeur vieille école qui m’en a dégoûté alors que je venais volontiers passer mes vacances de l’autre côté du Rhin ; plus pour la blondeur des filles assortie à la bière que par attrait pour le berceau de Schopenhauer, soyons honnête.
L’université ressemble à beaucoup d’universités de par le monde qui, elles-mêmes, ressemblent aux établissements et entreprises où se retrouvera un jour à travailler la population estudiantine. Nous faisons connaissance avec Claudia Nickel, une femme menue qui me fait plus penser à une mésange qu’à une enseignante. Nous échangeons quelques mots sur la façon d’aborder la rencontre avant de nous rendre au foyer, petite pièce chaleureuse, remplie de souriantes jeunes filles, où nous attend une collation avant notre entrée dans l’arène.
Je cache au mieux mon appréhension derrière une bonhomie de façade. Pourtant j’ai déjà participé à des rencontres de ce genre en France. La curiosité et la flatterie poussent à les accepter, mais, une fois sur place, le scepticisme m’envahit et une question défile en boucle en sous-titre durant les présentations : « Qu’est-ce que je fous là ? » Il faut savoir que je ne suis jamais allé plus loin que le Bac et que je me sens plutôt comme un usurpateur, là où d’autres, dans mon cas, ricaneraient de leur forfaiture. Dans ces circonstances, l’autodidacte que je suis, regrettera toujours d’avoir privilégié les scènes électriques à l’étude des Lettres et des Beaux Arts.
Trop tard, impossible de se désister maintenant. Une fausse alerte à la bombe, peut-être ? Et si personne ne venait, si la salle était vide ?
Quelques étudiants épars occupent l’amphithéâtre à notre arrivée. La salle peut contenir une centaine de personnes. Je commence à me faire à l’idée que je vais m’adresser à des sièges vides, mais ils finissent progressivement par tous être occupés. Comme cela prend du temps et pour me donner contenance, je sors des affaires de mon sac que je pose ici, non, plutôt là, non, là ou bien là… Je déplace la petite tribune à roulettes afin qu’elle ne soit pas trop près des premiers rangs ; je souris comme si tout cela m’était naturel.
On me présente Viola Hamann, une jeune fille qui prépare un livre sur les impressions des artistes français à Berlin. Elle vient étudier mon cas.
Lorsque la salle est enfin remplie, Claudia fait un petit speech. Puis c’est au tour de Katrin. En allemand, bien entendu. Je comprends quelque peu car je sais de quoi il est question. Elle conclut en lisant la quatrième de couverture de VIBRATO en guise de préambule. Ensuite c’est mon tour de venir lire un premier extrait de mon livre en français. Est-ce à cause du micro, l’illusion d’être sur scène, mais finalement je me sens bien et prend plaisir à l’exercice. Katrin enchaîne avec la traduction. Nous récitons ainsi, plusieurs passages du roman. Les étudiants font claquer poliment leurs tablettes pour applaudir à chaque fin de lecture. Je ne peux m’empêcher de remarquer les jolies filles qui sourient, celles qui s’ennuient et les garçons affichant comme toujours une morgue distraite.
... J’hésite à provoquer des réactions, à faire l’animateur, à sortir des bons mots. Je connais bien l’hâbleur qui se tapit au fond de moi et qui, par des boutades, peut se mettre un auditoire en poche. Je ne suis pas en campagne pour me faire élire et quand bien même. La séduction doit être intrinsèque à ce que l’on fait et non pas dans notre manière de le vendre.
... Nous évoquons ma façon de travailler, mon choix entre les différents moyens d’expression, la place de la musique dans le monde d’aujourd’hui. Elle qui fut le pilier fédérateur de plusieurs générations tend à ne devenir qu’un élément esthétique, un parfum sonore, qui se rajoute au look que l’on se donne. De plus le baladeur et le casque assortis jouent plus un rôle d’isolation que de communion. Je cite une phrase de Karl Marx que j’ai en tête depuis le collège, tellement elle m’a marqué : « La société qui décidera de la mort de l’Art sera celle qui l’assumera au point de le rendre quotidien. » Attention ! Ne pas se méprendre. Ne pas confondre quotidien et démocratisation. La citation ne remet pas en cause l’accès à l’Art pour tous ; elle pointe le doigt sur la valeur qu’on lui donne lorsque Picasso devient une automobile, Chostakovitch, une musique de pub pour des assurances ou John Lennon, un modèle de lunettes.
Il reste dix minutes avant la fin de la rencontre. Il est temps de pousser la chansonnette. Je chante COMME GEORGE BAILEY et MON ÉTUDIANTE. Applaudissements de tablettes.
Puis Katrin, Claudia, Viola et moi-même allons déjeuner au resto U. Durant notre conversation, je suis content d’apprendre que de plus en plus d’étudiants s’inscrivent en fac de lettres. Le pragmatisme est une prison, l’humanité est faite pour s’évader.