Journal

Au fil du temps

Max et Jeff

(jeudi 22 mai 2008)


"Dans l'anonymat de la célébrité". C'est par ses mots que se terminait l'hommage de Jacques Demarny aux funérailles de Max Amphoux.

Max Amphoux ! Déjà quel nom ! Il aurait pu signer des polars avec ça. Il en avait le profil. Son physique, son attitude collaient tellement à son blase qu'on pouvait imaginer qu'il était un personnage de roman. Silhouette débonnaire, clope au bec, déroulant en volutes de sa voix de Gabin une rhétorique pimentée d'argot. Certains se seraient contentés de cet avantageux charisme cinégénique comme arme de séduction pour usurper une notoriété de façade, l'aura plastique masquant vaille que vaille la vacuité de leur for intérieur. Chez Max, elle était une enseigne derrière laquelle un esprit vif pensait et donnait corps aux flashes rayonnants et brouillons de ceusses qu'on nomme artistes. L'enthousiasme dont il n'était pas dépourvu, ne débordait jamais. Non point qu'il le cachait, il savait s'en servir avec justesse comme un carburant pour alimenter des machines complexes qui nous lançaient, nous auteurs, compositeurs, interprètes, la tête dégagée et l'audace intacte, dans les rapides de la création.

Coach, gestionnaire, manager, tous ces mots à la con tellement ils tournent à l'obsession dans le monde de la réussite, passés les premiers reniflements d'approche et la confiance établie, il se les roulait menu et leur préférait la complicité. Il avait une écoute particulière pour chacun de nous au point qu'on en oubliait la vastitude de son Filofax. Sa voix posée des rendez-vous professionnels rassérénait l'auditoire et lissait les tergiversations même lorsqu'il balançait avec verdeur une vérité dérangeante. Et puis il y avait ses sourires comac et les clins d'œil surannés mais authentiques des instants de grâce, des moments de gloire, sitôt généreusement arrosés au champagne. Il y avait ses rires tonitruants paraphant les bonnes blagues et les bons tours. Il y avait ses conseils et le respect de nos choix. Il y avait du vin blanc et le cul des femmes, des batailles juridiques, une admiration sans bornes pour les artistes et un ébahissement enfantin devant l'inspiration. Il y avait, il y avait…

Les papiers qui parlent de Max Amphoux ces jours-ci l'associent à des succès notoires et des artistes connus. Des tubes. Ces arbres qui cachent souvent une forêt à la biodiversité surprenante dont il fut toujours curieux. Max aida et soutint des anonymes, des improbables, des bizarres, des sursitaires parce qu'ils participent tous à la richesse de création. Avec Max disparaît un rempart de probité du monde musical. Des bulldozers avancent conduits par des ingénus indifférents à l'existence et au travail du bonhomme. La biodiversité pour eux est encombrante et non rentable, l'anonymat est une tare et la célébrité une plus-value boursière. Un mode de pensée qui tue plus vite que les Gitanes qui ont emporté mon ami.

Un con a dit un jour "un malheur n'arrive jamais seul". Depuis d'autres cons reprennent la maxime lorsque le hasard joue les salauds.

J'ai appris la disparition de Jeff, Jeff Bodart, sur le chemin du retour du cimetière Montmartre où nous venions de faire nos derniers adieux à Max Amphoux.

Jeff était dans le coma depuis plusieurs jours et sa survie relevait du miracle palliatif. Il avait été retrouvé inconscient, en bout de parcours frénétique, celui qu'il a toujours suivi sans ménagement aucun. On se demandait, on se demande encore, éberlué, comment il tenait le tempo tout en triples croches qu'il s'imposait 24 heures sur 24. La demi-mesure n'était pas de mise dans son existence. Il ne se voyait pas finir en papy ni même en papa. Il voulait goûter à tout, sans contrainte, à l'endroit et à l'envers. Il débordait d'enthousiasme pour les projets les plus fous. "La pêche, la pêche!" scandait-il rigolard pour nous faire avancer quand nous aspirions au hamac. Ses connaissances me laissaient pantois. Le savoir élémentaire et les derniers gossips, la géopolitique internationale et le plug-in du jour, il assimilait tout. Il était aussi le tonton de tous nos mômes. Il était l'ami qu'on rêve tous d'avoir. Et c'est peut-être ce rêve qui l'a tué. Il ne s'y est jamais soustrait, multipliant au paroxysme les liens autour de lui, de l'aube à l'aurore, usant, pour se faire, de tous les expédients calorifiques qui puissent se mettre en bouteilles. Toujours partant, toujours d'accord, même avec le danger.

La musique ne lui a jamais accordé la renommée qu'il souhaitait. Il en souffrait, sans nul doute, mais se gardait bien de l'étaler. Il arpentait les scènes en dératé, tellement désireux de donner du bon temps au public comme à ses proches. Son énergie communicatrice calcinait parfois de très belles chansons qui ne demandaient qu'à être écoutées. Mais c'était plus fort que lui, il avait l'empathie pyromane. Il y a longtemps, dans sa tête de gosse, son caractère passionnel s'est mis en auto-allumage. Derviche électrisé, il a éclairé, illuminé, réchauffé toutes les rencontres qu'il a faites jusqu'à se transformer en nova, jusqu'à l'effroi, le franchissement du point de non-retour.
Je me souviendrai toute ma vie de ce soir de janvier 2007 pluvieux et violent, aux alentours de la gare de Bruxelles Midi où j'ai vu Jeff pour la dernière fois. Non pas le pantin ivre qui m'a pris dans ses bras en riant, mais celui qui avait perdu le contrôle de son être et qui apparaissait en fulgurances douloureuses au fond de son regard perdu. Apparaissait, disparaissait, apparaissait, disparaissait, happé par une centrifugeuse dévastatrice. Je l'ai laissé là, mortifié et impuissant. Je ne pouvais tellement plus rien.

Je me souviendrai aussi et davantage de ce trublion qui a déboulé 20 ans plus tôt aux studios ICP où je démarrai un enregistrement. Il était fan de la première heure, on s'est serré la main chaleureusement. Le soir nous étions inséparables. Tavernes, baraques à frite, Mer du Nord, Prague, Edinburgh, Montréal, New York, la Croix-Rousse, l'an 2000… Toutes ces nuits blanches et belles, ces équipées ! Et puis ses casquettes et puis son chapeau.

Allez, les gars ! La pêche, la pêche !