Journal

Au fil du temps

Je passe mal à la télé

(jeudi 13 mars 2008)


Voilà, ça y est, c'est lancé. Le livre-disque est dans les librairies et le CD solitaire chez les disquaires. L'HOMME DE MARS ne m'appartient plus. Il peut disparaître en quelques semaines dans le flot continu des nouveautés ou bien s'envoler insolemment au-dessus de la mêlée. Les premiers jours sont trompeurs. Les feux d'enthousiasme qui s'allument ici et là tiendront-ils jusqu'à l'été ? Les distraits, les indifférents succomberont-ils au charme martien ?

La promo a démarré. Depuis BIENVENUE AU CLUB, sorti 4 ans auparavant, les webzines et les mini-chaînes de télé se sont multipliés, submergeant, telle une inexorable montée des eaux, les perrons élyséens des temples périodiques et hertziens. J'ai toujours grand plaisir à rencontrer les chroniqueurs de l'underground, à oublier l'heure et les formalités de l'interview en leur compagnie, à causer dans des micros libres. Le ton est naturel, le parlé est franc. Cela dit, les grands magazines cathodiques se veulent tout comme. En plateau, la décontraction est de mise. C'est la même qu'affiche les gens aisés dans les palaces. On pense qu'il suffit de se comporter comme eux pour leur ressembler, mais il faut avoir aussi les mêmes goûts et les mêmes fréquentations. Une pratique régulière de la discipline télévisuelle entraîne un naturel de comportement face à la caméra qui n'est pas le naturel de comportement réel. On est ici pour se mettre en valeur, quels que soient les gens qui vous entourent et les sujets abordés. Il faut toujours être apte à intervenir avec humour ou sagacité, tout en restant accessible au plus grand nombre. La connivence n'est de mise que si elle est partagée par l'Audimat. J'ai toujours la désagréable impression, lorsque je m'exprime à la télé, de passer un examen oral. Je me focalise sur l'animateur ou l'animatrice avec qui, quelques minutes auparavant, hors antenne, j'échangeais des bons mots. Imperturbable, il gère chaque minute qui s'écoule. Je ne peux pas me permettre de trop réfléchir avant mes réponses, de bafouiller, de manquer d'à propos. Du coup, lorsqu'il me prend à partie, les mots tournoient dans mon crâne et je dis n'importe quoi plutôt que de m'accorder une seule seconde d'hésitation. Alors, à cet instant de gloire sur écran que des millions de concitoyens m'envient au point que certains sont prêts à n'importe quelle humiliation pour y accéder, j'envie le Touareg traversant le Sahara au rythme chaloupant de son dromadaire.

Ce jour-là, l'animatrice, soucieuse de mettre en avant divers aspects de ma personnalité, me questionne sur mon engagement dans le domaine écologique. Et là je m'engouffre dans une ruelle bouchonnée en évoquant les 4x4 parisiens, les 4x4, c'est pas bien, ça pollue, on n'en a pas besoin pour circuler dans la capitale. Lieux communs benêts, déversés par ma bouche tandis que, derrière mon grand front intelligent, les techniciens synaptiques tentent en vain de réparer ce court-circuit neuronal. Des 4x4 ! Alors qu'il était tellement plus attrayant de citer Hubert Reeves qui, dans son livre "Patience dans l'Azur", parlant de l'Univers en expansion, le comparaît à une improvisation de jazz. Je pouvais dire que l'Homme obsédé par l'ordre, cherche par tous les moyens à mettre sur partition la Nature et que le rôle de l'écologie aujourd'hui, c'est plutôt apprendre à s'harmoniser avec cette musique et accepter ses euphonies et ses dissonances.

C'est ce que j'aurais dû dire. Tous les téléspectateurs seraient tombés sous le charme et auraient voulu s'offrir la dernière œuvre d'un artiste si brillant.