Journal

Au fil du temps

Plaisir d'écoute et mp3

(mercredi 5 décembre 2007)


Dans les 70's, les publicités pour chaîne hi-fi mettaient souvent en scène un individu seul, détendu et souriant, confortablement installé dans un fauteuil au milieu d'un salon dépouillé, face à des enceintes haute-fidélité. On imaginait le mélomane tout ouïe, après sa journée de travail, se délectant de bon jazz ou de musique classique. Le rock – ou plutôt la pop music, terme post-68 plus tendance - était trop turbulent pour être cité en référence. Surtout, l'amateur, jeune et chevelu, même s'il aurait aimé posséder la chaîne hi-fi en question, s'insurgeait contre le confort et les produits de consommation étalés dans les magazines. Pourtant ce sont ces rebelles de la société qui, quelques années plus tard, ont fait grimper le chiffre d'affaires des fabricants de hi-fi. Avec le rock est arrivée la boulimie de musique. Les critiques de disques consacrées au genre ont su mettre en avant l'importance de la production sonore. Très vite des férus du décibel aux oreilles aiguisées répertorièrent avec délectation les nuances de saturation entre la guitare d'X et celle de Y. Ils influencèrent un public attentif et curieux qui a voulu, lui aussi, se haute-fidéliser. Leur exigence devint normative. Tout le monde a désiré, après la voiture, la télé, la machine à laver, avoir LA chaîne hi-fi à la maison. Pour écouter des disques navrants la plupart du temps, les réglages de basse et d'aigu à fond et le potentiomètre de balance tout à droite, l'utilisateur pensant ainsi pousser la stéréo au maximum. L'acquisition de chaînes sophistiquées, l'attention toujours accrue portée aux enregistrements par une frange d'artistes attentifs, n'a pas éduqué pour autant l'écoute du public en général. Le public, le grand, celui qui dépense pour faire comme tout le monde, qu'entend-il d'une production musicale? Qui, après une journée de boulot ou le week-end, s'assoit dans un fauteuil pour écouter exclusivement de la musique ? Sans téléphoner, sans faire ses comptes, sans passer l'aspirateur ou faire la vaisselle.

Durant 30 ans, les techniques d'enregistrement en studio et la diffusion musicale n'ont cessé de s'améliorer. On était en droit de penser que l'exigence des gens s'accroissait en proportion de la qualité proposée. La ruée sur le CD nous le certifiait. Nous vivions dans un monde toujours plus exigeant en musique. Puis apparut le MP3 et toutes les illusions s'écroulèrent, ainsi que les grands studios et l'industrie du disque. Il fallut bien reconnaître que des milliards de paires d'oreilles ne faisaient aucune différence entre Bang & Olufsen et une clé USB. Ou un portable. La chaîne hi-fi était un passe-temps que l'ordinateur a détrôné, le walkman, un pis-aller du mobile pour s'occuper les sens dans les transports.

Un mixage bien fait ajoute du relief à une chanson. C'est plier une feuille de papier pour en faire un avion ou un bateau. Convertir la chanson en MP3, c'est prendre une photo de l'avion ou du bateau.

Tout ça pour dire que, durant ces nombreuses semaines à dessiner dans mon atelier, si mes mains étaient occupées mes oreilles, elles, étaient libres. J'ai donc eu le bonheur d'Écouter de la musique. Le plan de découpage de mes planches était établi, je n'avais pas à réfléchir au scénario ni à la mise en image de mes histoires. Je n'avais qu'à exécuter. Et c'était comme conduire une voiture. La voiture est aussi un lieu privilégié d'écoute, l'avez-vous remarqué? Philippe Constantin - paix à son Prix - lorsqu'il recevait un nouvel album, partait le découvrir en auto dans les rues de Paris.

Donc je me suis rassasié de disques nouveaux, ou bien oubliés dans les étagères. Je me suis fait des sagas. La saga Moody Blues, Stan Ridgway, Ligeti, Nits, les tributes japonais de Gainsbourg, Charlie Mingus, Ennio Morricone, Dominique A… Un artiste en appelait un autre qui en rappelait un autre et ainsi de suite.

Un disque, c'est comme un vin, il faut le laisser vieillir. Il ne dégage pas le même arôme l'année de sa sortie et dix ans plus tard. On commet souvent des erreurs d'appréciation liées à la mode du moment ou à sa présentation. Souvent – toujours? – un tube fait faire fausse route à l'auditeur d'abord et à l'artiste ensuite qui n'auront de cesse d'en rechercher le plaisir fugace dans la nostalgie d'un hasard révolu.