Journal

Au fil du temps

Le Festival du Vent

(mardi 12 novembre 2002)


Je reviens du Festival du Vent qui a lieu chaque année dans la baie de Calvi. Ce festival réunit des artistes, des scientifiques, des aventuriers et des sportifs de tous bords autour du thème du vent. Certains ont leur activité directement liée au vent, d’autres viennent s’y greffer parce que le mot ne représente pas qu’un phénomène climatique ; il transporte dans son souffle l’idée d’humilité et d’émerveillement face aux forces de la nature et la solidarité nécessaire pour y faire face. C’est pour cela que le festival est aussi ouvert aux associations qui proposent des modes de vie autres qu’un joug de l’humain sur tout ce qu’il ne contrôle pas.

Durant toute une semaine des gens s’y rencontrent et échangent leurs savoirs respectifs au troc des pensées. Une balade en montgolfière vaut une chanson qui vaut l’idée d’un four solaire qui vaut un portrait sur la plage, une performance surréaliste, un spectacle pour enfant, le gîte et le couvert pour un temps… J’ai passé ma semaine avec des aéronautes qui m’ont emmené dans leurs drôles de machines ; j’ai dessiné dans la revue du festival ; j’ai rencontré un professeur Nimbus, un astronaute poète, des aventurières des mers et des airs ; j’ai assisté à des concerts sans autres artifices que le talent de ceux qui les font ; j’ai vu des acteurs marcher sur l’eau, un cargo de Greenpeace, Calvi du haut d’un ULM, des clowns, des trapézistes, une table de 300 mètres de long sur la plage, des vieux voiliers et leurs gréements beaux comme un tour du monde ; j’ai chanté plutôt dix fois qu’une comme on paie son coup au bar, un jour de liesse ; j’ai payé mes coups au bar : " À ton dirigeable ! À ta machine à faire des ronds de fumée ! Aux Droits de l’Homme ! À ton sourire, ma belle ! À nos amours ! " J’ai aussi raté plein d’autres choses car je ne pouvais pas être partout. J’ai vu le vent, la pluie, la tempête et le beau temps revenir et je me suis dit qu’il serait bon que cette semaine ne s’arrête jamais.

On dit des utopistes comme Serge Orru, le créateur du festival, qui rêvent d’une société communautaire plus juste, qu’ils se battent contre des moulins à vent. C’est faux. Les utopistes ont bâti les moulins à vent qui nourrissent les hommes et ils se battent contre ceux qui en tirent profit. Doux rêveurs que nous sommes ? Mais tout le monde rêve. Les participants de Pop Stars et Star Academy rêvent. Jean-Luc Lagardère rêve. Georges Bush Jr et Ben Laden rêvent. Aujourd’hui leurs rêves nous gouvernent. Le rêve engendre la réalité. Il n’y a pas un monde puéril de rêveurs inutiles et un monde rationnel d’hommes pragmatiques et responsables. C’est le même monde pavé de bonnes et de mauvaises intentions.

Notre époque est fascinante à observer, elle fait mal à vivre. J’ai l’impression que l’Humanité est en train d’accoucher d’elle-même et plus ça l’effraie, plus elle se crispe et plus ça fait mal. Je ne sais pas ce que ressent une chenille quand elle devient papillon ; si la peur la tenaille dans sa chrysalide. Je sais, pour l’avoir vécu au festival du Vent, qu’en parapente, si on a peur de sauter dans le vide, on ne s’envole pas et l’on reste un mouton quand on pourrait être un oiseau.

À suivre...