Journal

Au fil du temps

Cher Hubert

Primidi 21 Floréal CCXXIV
(lundi 9 mai 2016)


 © Gaelle Cher Hubert,

Je crois qu’il est temps que je confesse publiquement ma jalousie à ton égard.
Celle-ci s’est déclarée dès notre rencontre, ce jour à Lyon où tu es venu chez moi me montrer tes dessins et me laisser une K7 de ton groupe au nom étrange de Cleet Boris. Je me suis tout d’abord dit : « Voyez donc ce p’tit jeune qui tend à imiter ma démarche artistique pluridisciplinaire ! Comme c’est touchant ! »
À l’examen de tes planches, j’ai réalisé que j’avais affaire à un redoutable concurrent. Je n’ai rien laissé paraître, me contentant d’encouragements formels et d’une description anxiogène du quotidien d’un dessinateur de BD, histoire de te déstabiliser.
Après ton départ, j’ai écouté ta K7 de démos, à peu près certain qu’un individu si talentueux à manier le crayon ne pouvait se doubler d’un bon songwriter. D’autant que ton allure improbable de zazou des 80’s me laissait à imaginer que tu devais être un rigolo qui tentait une version new wave de la Bande à Basile.
Les oreilles m’en sont tombées. Je déchantais aussi sur le terrain musical et compris que tu étais fort doué. Restait l’épreuve de la scène, la performance live dont nul usurpateur ne sort indemne. Là encore, j’ai blêmi. Bien que tu avouais déjà ne pas goûter l’exercice, tu étais sur scène un performer hors pair.

Si je t’ai introduit auprès de mes relations de la BD et du show-business, c’était afin d’éviter qu’un autre ne le fasse à ma place. Je voulais que tu penses me devoir quelque chose alors que ton talent se suffisait à lui-même.
Je me suis retrouvé aux premières loges de ton succès rapide et mérité. Cette disposition fit que tu me considéras plus en ami qu’en adversaire. J’en tirais avantage. Je pus profiter ainsi de ta maison où nous dissertions volontiers les mérites comparés de Jack Kirby et de John Buscema dans l’évolution sémantique du Surfer d’Argent, tout en dégustant de savoureux Pépito au chocolat au lait.
Avec le temps, j’ai fini par me raisonner : à quoi bon être jaloux quand on peut être ami ?

Et puis nous avions tellement de points communs ! Je me souviens de cette soirée cinéphilique, il y a peu, que nous nous apprêtions à passer ensemble en compagnie de ta chère Gaëlle. Le site Pirate Bay nous offrait le choix de visionner en streaming bas débit Flesh de Paul Morrissey doublé en coréen ; J’ai tué ma mère de Xavier Dolan en québécois d’origine ; John Carter sur la planète Barsoom d’Andrew Stanton, d’après l’œuvre d’Edgar Rice Burroughs, le père de Tarzan, en version française.
Sans hésiter une seconde et dans une belle unanimité, nous avons voté pour ce dernier film audacieux, novateur et difficile d’accès. D’ailleurs nous n’avons toujours pas compris le déroulé de l’action.

Oui, j’ai été jaloux de ton talent et je m’en suis guéri. J’aurais pu l’être aussi de la vie heureuse que tu menais dans ta retraite ardéchoise, mais je n’ai rien à t’envier de ce point de vue. J’aurais pu l’être encore de ton humour cartoonesque qui m’a souvent secoué les tripes.
D’ailleurs, le 2 mai dernier, j’ai cru à une bonne blague que tu nous faisais. Il semble que ce ne soit pas le cas. Mais, tu vois, j’ai envie d’y croire encore un peu.

À un de ces jours, mon cher Hubert.

Affectueusement
Kent