Journal

Au fil du temps

À quoi bon des chansons

(mardi 7 février 2006)


À Montbrison l'autre jour, Mickey (de 3D) me raconte qu'il n'a rien entendu d'intéressant récemment dans les nouveaux groupes ; que sa seule bonne surprise, c'est le dernier Mac Cartney. Il semblait dépité. Et je me suis dit, parce que j'ai pu réagir comme lui, qu'on est vraiment des cons. On confond encore et toujours nouveauté et jeunesse, comme si une idée neuve ne pouvait germer que d'un jeune cerveau.

En ce moment je suis un peu fatigué de l'amalgame entretenu entre fraîcheur et innovation. Ça doit certainement venir de l'âge. 99 % de ce qui s'est fait en chanson ou en rock ces derniers temps n'est pas nouveau. C'est souvent frais, naïf, sincère, mais ce n'est pas nouveau. Elvis Presley, Hendrix, les Clash, Brel, Souchon étaient frais et nouveaux. Après eux on n'a plus joué ni écrit la musique de la même manière.

Aujourd'hui il me semble que ce qui amuse les acteurs des musiques dites vivantes, c'est de faire aussi bien que l'original et non d'être original. Attention, je ne me sens pas hors de cause. C'est une réflexion qui me tarabuste depuis quelques années maintenant. Depuis Nouba où j'ai tenté des diversions et des greffes sur la chanson française.
Si la suite de mon parcours peut sembler chaotique, c'est à cause de cela. Je cherche quelque chose que je n'atteins pas toujours. Et s'il m'arrive parfois d'avoir la sensation euphorique d'innover, elle est vite refroidie par le constat que ce n'est pas ce qu'on attend de moi.

Penché sur une guitare, des années de référence et d'imprégnation impriment aux doigts et à la voix leur parcours fléché. Faut-il se laisser aller sans se poser de questions ? Juste être heureux de savoir écrire une chanson normale ? Mais il y a cet ennui d'entendre une bande-son répétitive depuis des décennies. "Peut-être le genre est-il mort, comme l'est l'opéra, la chanson de geste ?" me soufflait hier Romain Didier. J'aime à le penser car cela voudrait dire que nous sommes peut-être à l'aube d'une réelle nouveauté.

Un genre ne meurt jamais sans être supplanté. Seulement nous sommes dans un train tiré par une locomotive folle qui ne s'arrêtera qu'à l'épuisement de ses ressources.
Il serait bon de remettre en question le rôle et la position de la musique dans notre quotidien. Peut-être est-elle trop présente, trop accessible pour qu'on lui prête l'attention aiguisée qui lui serait salutaire. Elle ressemble à du papier peint. Il est difficile de tendre vers un désir de musique nouvelle quand le moindre jeu vidéo, le moindre portable propose sa panoplie d'habillage musical. Habillage musical. Encore un amalgame. Ce qui se fait dans cette catégorie n'est pas un avenir pour l'invention musicale, ce n'est qu'une manière de plus de la rentabiliser. Le portable attend encore son Brian Eno.
Si, dès aujourd'hui, j'arrête d'acheter des nouveaux disques et me mets à écouter attentivement, minutieusement, dans le détail, toute ma discothèque, je sais que je n'aurai pas le temps de tout apprécier avant d'être centenaire.

Cela n'a pas de sens. J'entends souvent résonner ce paradoxe, qu'en musique, il y a trop de disques et pas assez de choix. Après quoi courons-nous, nous qui couvrons les rayonnages des magasins de nos ritournelles et de nos opus ? Donizetti fut-il à l'opéra ce que Madonna est au dancefloor ? Quel quidam se souvient d'un seul des soixante et onze opéras que ce monsieur a écrits au XIXe siècle ? S'ils n'ont aucun intérêt, pourquoi Donizetti fut-il une star en son temps ?

Je souhaite ne pas mourir idiot. Tous les jours cette maxime me pousse à la curiosité, au désir, à l'emballement. Mais, attention, la mort et son corollaire, le souvenir posthume, à les regarder de trop près, rendent nos désirs caducs. De là à envier les imbéciles heureux… Tout cela pour dire, en revenant à nos moutons, que la musique peut remplir notre vie sans nous élargir l'esprit. Depuis le début de l'année, je ne souhaite plus voir de concerts. J'ai trop l'impression d'y être en spectateur comme dans la caverne de Platon. Ça passera.

Au cinéma, "Lord of War" et surtout "Good Bye and Good Luck" de Georges Clooney élargissent l'esprit.