Journal

Au fil du temps

Réflexions touristiques

Septidi 17 Fructidor CCXXIII
(jeudi 3 septembre 2015)


© Kent Très jeune je n’envisageai pas les voyages autrement que lointain. Le lointain se situait hors des frontières françaises, dans des pays en langue étrangère. J’ai campé en famille en Italie, en Espagne, en Scandinavie. De quoi mettre en appétit le globe-trotter en culotte courte qui rêvait d’avions long courrier et de tropiques.

Je me les suis offertes un jour, ces escapades épicées, façon charter et sac à dos. Cherchant à éviter le tourisme de masse, je m’enfonçais dans les touffeurs tropicales à la recherche d’édens cachés. Avec tout de même des traveller’s chèques et de la Nivaquine®. Ce faisant, je me rendis compte que je balisais hors des sentiers battus les prochaines étapes du commerce occidental. Toujours ce paradoxe de la découverte émerveillée : on ne peut s’empêcher de vanter un lieu idyllique, épargné par le mercantilisme, et le précipiter de ce fait dans la nasse des marchands.
Quoi de plus déprimant qu’une place de village dédiée de tout temps au marché local, étalant un beau jour des stands de T-shirts manufacturés. C’est pourquoi, je me garde désormais de vanter publiquement un terrain vierge d’émerveillement. C’est pourquoi aussi je me mets à apprécier le charme discret de l’ordinaire.

Il existe désormais à travers le monde des parcours touristiques qui font l’effet d’un réseau de transports mondial où les destinations ressemblent de plus en plus à des parcs d’attractions. En suivant les lignes autorisées, on peut visiter les sept merveilles du monde à la queue leu leu avec nos semblables.
Mais on peut aussi voyager simplement pour comprendre un pays, comment les gens vivent, ressemblent-ils aux généralités qu’on leur prête, sont-ils si différents de nous… J’arpente des rues et des quartiers identiques à ceux que j’habite au quotidien, je déchiffre des habitudes et les compare aux miennes. Je mesure mes erreurs d’appréciation. Je décentralise ma culture.

Par exemple, cette Europe que l’on préjuge dans nos conversations, que l’on connaît par sa monnaie unique et ses parlementaires coupés de leurs concitoyens, est-elle vraiment ce qu’on en pense ? C’est quoi un Européen, un Français, c’est quoi la France vu de Łodj ? De Târgu Mureş ? De Благоевград ? C’est quoi être xénophobe là-bas ? Est-ce qu’on habiterait là-bas si le sort nous y poussait ?
Une guerre civile, un gouvernement politique ou un effondrement économique m’oblige à quitter le pays et me voilà sur le marché du travail en Pologne. Ou en Roumanie. À cette idée, combien ma collection de disques me paraît dérisoire, mon quotidien précaire, mes aspirations obsolètes. Saurais-je être à mon tour un étranger à vie dans un pays qui pourtant nous ressemble ?