Journal

Au fil du temps

J'ai bien connu David Bowie

Quintidi 25 Ventôse CCXXIII
(lundi 16 mars 2015)


© Kent J’ai bien connu David Bowie, mais il ne le sait pas.
La première fois que je l’ai vu, il était là avec ses cheveux courts et blonds et son allure homo de série B qui se veut rocker. Limite grotesque, limite fascinant. Moi, je roulais encore en Solex, les crins sur les épaules. Je me suis dégelé à la rentrée en seconde en 1972. Et là, c’est parti, tous ses disques ont tourné à qui mieux mieux sur le pick-up avec ceux de Roxy Music. J’enterrai mes Clarks éculées et ma parka militaire au fond du jardin et piquai les fringues des copines pour me sentir glam.
Tout le monde n’écoutait pas Bowie au lycée ni dans ma banlieue lyonnaise, loin s’en faut. Du coup, ça me donnait une singularité non négligeable. Par contre il fallait assumer les plateformes boots jaunes et le moule-burne pattes d’éf’ vert pomme. Ce qui ne me posait aucun problème.

J’ai calmé la parade vestimentaire à l’arrivée du pub rock, mais j’ai continué à fréquenter le Bowie durant sa période funky. Il avait eu raison de suicider Ziggy. Son virage soul avait la classe. Seulement cette musique, je ne savais pas la jouer. Alors il y a une espèce de distance qui s’est instauré entre nous. J’ai encore traversé la canicule de 1976 en sa compagnie. Station to station, c’était du costaud. J’aurais bien aimé monter à Paris avec quelques veinards pour le voir se cramer sous les néons blancs, mais je n’avais pas un kopeck. C’est là que j’ai décroché. J’ai eu l’impression qu’il me prenait de haut, lui la star pour happy few friqués et moi, aide-magasinier dans mon usine de moules plastiques qui connaissait sa première dépression.

Un an plus tard, je dynamitais sans retenue les poncifs rock hexagonaux avec Starshooter, reniflant à pleins poumons la sueur de la consécration. Autant dire que les prises de tête esthétiques du dandy rosbeef m’effleurèrent à peine. Déjà The man who fell to earth au cinéma m’avait laissé dubitatif. Où voulait-il en venir ? Pareil pour la pochette de Lodger. Fallait-il se croire trop beau pour s’enlaidir à ce point. Aujourd’hui je bats ma coulpe et m’accorde à dire que cette période-là, c’est du grand art intemporel. Mais j’étais trop occupé à manger des micros pour m’en rendre compte.

En 1980, c’est la cassette de Scary monsters dans le lecteur de la CX de Starshoot’ en partance pour Londres qui m’a rabiboché avec Bowie. Il avait donc survécu au shaker punk et donnait même l’impression d’inventer la new wave. Chapeau !
Par la suite, je l’ai préféré en acteur dans Furyo plutôt qu’en chanteur de « Let’s dance ». Pourtant je le voyais enfin sur scène pour de vrai. C’est peut-être moi qui devenais snob. Sans doute faut-il l’être quand on claironne qu’on a aimé le Glass Spider Tour. Non pas parce que j’en ai assuré la première partie au stade de Gerland, ce qui fait toujours son effet lorsque je m’en vante en toute modestie, mais pour le choix du répertoire plutôt audacieux et les chorégraphies. Par contre le brushing… non. Hyper-snob aussi d’avouer apprécier Tin Machine qu’il est de bon ton de conchier. Comme Earthling et ses rythmes jungle. Un des plus beaux concerts que j’ai vu de lui date de cette période. Plein la vue, plein la gueule, avec naturel et élégance et des sourires commac.

Ha bon ? Ses derniers disques sont moins bons que ceux des années 70 ? Je ne m’en rends pas compte. Je ne compare pas. Je suis simplement content d’avoir encore de ses nouvelles.
Même s’il ne m’en demande jamais. Tout est dans la retenue entre nous.

PS : pour les amateurs du chanteur, ne manquez pas l’expo David Bowie Is à la Philharmonie de Paris.
Ainsi que le livre que lui consacre Jérôme Soligny (LE connaisseur de la star par excellence), David Bowie ouvre le chien qui traite de Bowie et la France.