Journal

Au fil du temps

L'âge de l'âme

Septidi 7 Ventôse CCXXI
(mercredi 27 février 2013)


© Kent Je n’ai pas regardé les Victoires de la Musique à la télévision. J’ai appris les résultats le lendemain par les journaux. J’ai appris aussi que cette édition était rénovatrice au sens où elle couronnait avant tout la jeune génération. Exit les plus de quarante ans qui devront se contenter désormais des Victoires d’honneur, sorte de pierres tombales portables, manière de leur faire comprendre que le métier les congédie sous vos applaudissements. J’ai bientôt 56 balais, alors je l’ai forcément mal pris. Mais comme j’ai encore bonne mémoire, je me suis rappelé mes 18 ans, quand je voulais bouffer du vieux, du plus de 30 ans. Si à cette époque j’avais pu lire le futur, j’aurais été moins arrogant. Primo, parce que je ne suis pas mort pour le rock’n’roll à 27 ans ; secundo, parce que par la suite j’ai plus appris de mes aînés que de mes contemporains. Dans l’ancien temps, avant 1968, on disait aux jeunes d’écouter les anciens sans moufter et d’en prendre de la graine. Ce qui n’était pas malin. Rien ne vaut le dialogue et le respect mutuel pour passer le relais. Près d’un demi-siècle plus tard, c’est l’inverse. On serine les anciens à longueur de jeunisme d’admirer leurs cadets sans condition. Les jeunes aiment les vieux qui les aiment, mais s’en désintéressent aussi. Tout commentaire critique sur cette situation est déclarée comme relevant de l’aigreur. Il n’est pas facile d’être adulte aujourd’hui. C’est un produit d’appel qui sent plus que jamais l’austère et le renfermé. Il n’est pas bon de s’en prévaloir. À 18 ans, je ne savais pas que je ferais encore des chansons en 2013. C’était tellement loin que c’en était inconcevable. Le jeune con que je fus a l’air fin aujourd’hui. Vivre sa jeunesse au jour le jour n’empêche pas l’avancée de l’âge. Sauf accident.

Je suis allé voir Wilco Johnson en concert. La dernière fois remonte à 30 ans. Wilco fut le premier guitariste de Doctor Feelgood. J’ai découvert le groupe en 1975 à la Bourse du Travail à Lyon. Nous étions 50 dans la salle. Leur énergie et leur maîtrise m’ont collé au mur ; leur simplicité – simplisme pour les détracteurs – musicale m’a décomplexé ; Wilco sur scène m’a marqué durablement. En repartant à Décines après le concert, sur ma Mobylette orange, j’ai composé mentalement INOXYDABLE qui allait devenir la vraie première chanson de Starshooter.
Wilco s’est récemment découvert un cancer du pancréas. Il refuse toute chimio. Il a repris sa Telecaster noire et rouge et est reparti sur les routes délivrer son testament musical jusqu’à ce que la légende l’emporte. À Paris, en rappel il a joué BYE BYE JOHNNY de Chuck Berry et dans la salle, nous chantions tous le refrain à l’unisson avec lui. Bye ! Bye ! Bye ! Bye ! La gorge serrée. J’ai pu aller lui dire dans sa loge combien je… combien il… Intimidé comme un Lyonnais de 18 ans.
Le jeune batteur qui accompagne Wilco sur scène s’appelle Dylan Howe. Il est le fils de Steve Howe, guitariste de Yes. C’est une drôle de coïncidence car il se trouve que je réécoute Yes que j’avais banni de mes oreilles depuis Doctor Feelgood. Je n’en retenais qu’un étalage prétentieux de virtuosité qui caractérisait le rock progressif des 70’s finissantes. Seul le premier album du groupe a trouvé grâce à mes yeux durant toutes ces années passées. Avec le temps, oubliées les falbalas dont se paraît le groupe, force est de reconnaître qu’il ne manquait ni de fougue ni de grâce et surtout pas d’invention.

Je fais cycliquement le ménage dans mes partis pris musicaux pour faire la part à l’objectivité. Il n’est plus question que d’humeur et l’humeur ne brouille plus l’entendement. N’allez pas dire que c’est l’âge, les vieux cons campés sur un genre ou une époque ne manquent pas. Je reconnais toutefois avoir du mal à juger la production d’aujourd’hui. Je ne sais plus qui de l’artiste ou du logiciel d’enregistrement utilisé a le plus de talent. Je me méfie. C’est sans doute pour cela que je me ressource à l’avant copier-coller. C’est aussi pour cela que l’album, LE TEMPS DES ÂMES, est ce qu’il est : un aller simple à l’essentiel.