Journal

Au fil du temps

Des chansons, pourquoi faire ?

Duodi 25 Floréal CCXX
(mardi 15 mai 2012)


Je me suis rasé. Alors on me reconnaît à nouveau dans la rue. On me dit, « J’aime beaucoup ce que vous faites. Mais ça fait longtemps que vous ne faites plus rien, on ne vous voit plus. » Je souris et je réponds, « Vous êtes distraits parce que je n’arrête pas. » On me sourit en retour et je lis dans les yeux que ce que je fais ne doit pas être très intéressant sinon ça se saurait. Ça se verrait. « Mais putain ! Je suis à portée de clic sur ton ordi, fais un effort, merde ! », Hurle Bad-Kent au fond de mon for intérieur. Je le musèle. Je souris toujours. « En tous cas, continuez, poursuit-on. On adore vos chansons ! » « Lesquelles ? Ricane Bad-Kent. Et combien ? » Ça me rappelle une interview de Gérard Manset lue il y a fort longtemps. On lui parlait de l'œuvre incontournable de Jacques Brel. Par jalousie ou par provocation, il avait répondu que Jacques Brel pour le grand public, c’était quinze chansons tout au plus. Je l’avais trouvé culotté de dire ça, mais en réfléchissant, ce n’était pas faux. Certes ces quinze chansons sont ses plus grands succès, mais elles ne sont peut-être pas les plus représentatives de l’homme.

Un jour j’ai rencontré Madly Bamy, la dernière compagne de Brel. Je lui ai dit que mes chansons favorites étaient celles où Brel partait en vrille dans l’expressionnisme burlesque comme “Quand j’étais cheval”, “Caporal casse-pompon” ou bien “Le gaz”. Pas des grands classiques, c’est sûr. Elle s’est exclamée ravie que pour lui aussi, c’était ses préférées. Parce que c’était un drôle dans la vraie vie.

Aujourd’hui j’ai des nouvelles chansons. Elles sont venues presque malgré moi alors que je me demandais pourquoi je devrais continuer à en écrire. Il y a trop de chanteurs sur Terre, il y a trop de chansons. A quoi cela sert-il d’enregistrer des albums dont on ne retiendra qu’un ou deux extraits alors qu’ils forment un tout ? Quelle est leur portée ? Les écoute-t-on comme il se doit ? Toutes les ruses d’écriture, les astuces d’harmonie, d’arrangement ou de dérangement que l’on déploie n’intéressent souvent que leurs créateurs.

Écrire des chansons, c’est une chose, leur trouver un intérêt en est une autre. La recherche de cet intérêt est primordiale. Toute la motivation en découle. Les encouragements du public ne suffisent pas. Avant j’y étais sensible, mais je sais maintenant que cela peut être trompeur. Il ne faut pas trop s’y fier car le pire des chanteurs a aussi son fan club. Je n’ai jamais voulu transformer un succès en recette et une carrière en fond de commerce. Manque de professionnalisme pour certains, peur de la réussite pour d’autres. Faux. Maladivement aventureux serait mieux approprié. La gestion de carrière est à l’art ce que Monsanto est à l’agriculture.
« Putain, ce que t’es sérieux ! S’exclame Bad-Kent. T’as bouffé du Kant ? »

PS : l’expo Tim Burton à la Cinémathèque de Paris laisse pantois. Je savais qu’il dessinait, mais j’ignorais qu’il était aussi prolixe et talentueux, l’animal.