Journal

Au fil du temps

Éloge de l'égarement

Quintidi 25 Ventôse CCXX
(mercredi 14 mars 2012)


Un jour un mail arrive. Yannick Jaulin, conteur, me propose de partager une scène avec lui. Nous nous connaissons un peu. Nous nous apprécions (beaucoup) mutuellement. La proposition m’intrigue. Ce serait juste le temps d’une représentation, un soir de février, dans un petit théâtre de Villeneuve d’Ascq. A-t-il une idée de ce que nous pourrions faire ? Non. Nous prenons un café ensemble à Paris, un après-midi de novembre. A 15h, nous commençons à bavarder. A 19h, l’affaire est lancée.

Quelques jours après cette rencontre, je pars à Prague à l’improviste rendre visite à une amie en peine. Un soir où nous parlons littérature, elle évoque Andreï Makine que je ne connais pas. Aussitôt elle sort un de ses livres de sa bibliothèque et me l’offre. C’est la révélation. Depuis je ne lis plus que Makine. À une exception près, j’y viens.

En février Laurent de Wilde est programmé en trio à Joinville-le-Pont, à deux pas de chez moi. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu en scène et jamais en trio jazz classique. Cela fait longtemps aussi qu’on ne s’est pas vus tout court. On se court après depuis l’an passé, depuis qu’il m’a réveillé en pleine nuit à Pékin pour me demander des nouvelles. Il ignorait que j’étais en Chine. Par la suite, il y est allé jouer à son tour. Simple coïncidence. A Joinville il fait un superbe concert, innovant, souriant, élégant.

Quelques jours plus tard, j’achète enfin le livre que Laurent a consacré à Thelonious Monk. Des années que je me promets de le lire, mais il y a toujours un auteur dans le genre de Makine qui se met au travers de cette lecture. Je laisse le Russe et j’attaque le Monk. Outre le fait qu’il est fort bien écrit, le livre me ravit car il me replonge dans l’univers de ce pianiste génial que j’ai découvert fort tôt, autour de mes 14 ans, en même temps que Creedence et les Stooges. J’étais hermétique au jazz, mais j’avais un ami de mon âge qui lui n’écoutait que cela, éducation culturelle du grand frère. Cet ami jouait du piano et ne jurait que par Monk. Il était drôle et cinglé, je lui dois pas mal d’heures de colle à cause des fous rires qu’il me provoquait en cours. On aurait aimé qu’il joue dans notre groupe naissant qui allait bientôt devenir Starshooter. L’idée lui plaisait, mais il était trop dingue. Il est mort d’une overdose à 20 ans. Quand je vois le nom de Thelonious Monk, quand j’entends sa musique, je revois ce pote et j’aime Monk pour ça. Aujourd’hui j’apprécie son talent comme mon pote le faisait déjà à 14 ans. Dans sa piaule, je lui faisais écouter le double live de Grand Funk Railroad et lui m’initiait à Underground de Monk tout en parlant des filles avec qui on sortirait bien. Aujourd’hui, quand je me passe Brilliant Corners, je vois le copain s’échinant à jouer cet invraisemblable morceau sur son piano. La discographie de Monk est énorme, comme souvent chez les jazzmen. Je n’ai que deux de ses disques à la maison. Je suis content car je suis parti pour m’en écouter un sacré paquet grâce au bouquin de Wilde. Rien n’est meilleur qu’une saga artistique. Ça vaut toutes les séries HBO.

2 ALLERS SIMPLES POUR CHEZ MOI. C’est le nom de notre spectacle avec Yannick Jaulin. On l’a joué en avant-première à La Roche sur Yon avant Villeneuve d’Ascq. Entretemps d’autres dates sont tombées. On va les faire. C’est irrésistible.
A Villeneuve d’Ascq, notre hôtel était à côté du Musée d’Art Moderne. J’y suis allé faire un tour. Il y a une section d’art brut vraiment belle et forte. Les symétries mystiques d’Augustin Lesage, les fusils d’André Robillard... Cela m’a tellement plu que trois jours plus tard, j’y revenais avec ma compagne. Nous en avons profité pour visiter aussi la Piscine de Roubaix, autre musée de la région qui vaut le détour. Nous logions chez notre amie Françoise à Liévin. Avec elle, nous évoquons la guerre de 14-18. Elle nous parle du cimetière de Notre Dame de Lorette et de ses milliers de croix, à quelques kilomètres de chez elle. Nous nous y rendons un froid matin de brouillard si dense que nous ne distinguons ni le temple ni l’imposant ossuaire à dix mètres de nous. Véritable visite aux fantômes de la Grande Guerre dans le royaume des morts.

Quels rapports entre tous ces événements ? A priori aucun. Ils sont survenus, se sont enchaînés de manière imprévue, anarchique. Ils m’ont détourné d’objectifs de travail que je m’étais fixés. Si j’avais été plus rigoureux, si j’avais respecté à la lettre mon emploi du temps, rien de tout cela ne serait arrivé. Je serais passé à côté d’émotions intenses. Je suis revenu sur mes rails de création, enrichi d’images et de réflexions qui sont un excellent carburant pour l’inspiration.