Journal

Au fil du temps

Le prix de l'indépendance

Duodi 9 Messidor CCXIX
(mardi 28 juin 2011)


Vous ne le savez peut-être pas, mais PANORAMA est une production indépendante. À la fin de mes engagements avec Universal, j’ai voulu tenter l’aventure indépendante. Cela me titillait depuis longtemps. Qu’est-ce qu’un artiste indépendant ? C’est un artiste qui, non seulement n’a de compte à rendre à personne d’un point de vue artistique, mais d’un point vue financier non plus.

Je me suis toujours senti indépendant artistiquement même lorsque mes disques sortaient chez Pathé Marconi, CBS, Barclay ou AZ. Cette indépendance, on la tire dans le pouvoir de dire “non” aux suggestions commerciales qu’un label ne manque pas de vous faire pour vous vendre plus. Ces suggestions ne sont pas toujours inintéressantes et une carrière artistique rondement menée est souvent le résultat d’un dialogue musclé, mais poli entre les deux parties.
Le problème d’un artiste en signature sur un label, major ou autre, c’est qu’à la fin de son contrat, si celui-ci n’est pas renouvelé, tout ce qu’il a réalisé musicalement au sein de la maison reste la propriété de celle-ci. Même s’il continue à toucher des royalties, il n’a aucun contrôle sur l’exploitation de ses disques passés. Il se retrouve dehors, les mains vides avec le sentiment de s’être fait voler. Le back-catalogue est numérisé sommairement en mp3 et saucissonné sur les plateformes de téléchargement sans aucune note de pochette ni crédits explicatifs*. De plus, comme aujourd’hui le personnel des majors change tous les six mois, on est très vite poussé aux oubliettes pour laisser la place aux derniers produits à mettre en avant, logique marketing oblige.
Certains artistes ont le bon goût de mourir, une bonne arme contre l’oubli. La France est friande de ça. La mort et ses anniversaires est un excellent booster de ventes. Dommage, l’intéressé n’est plus là pour apprécier la manne de son souvenir.

Cependant, outre la mort, il existe deux alternatives au contrat d’artiste vivant.
Premièrement la licence : l’artiste produit ses disques et deale leur commercialisation avec un label pour une période donnée. À la fin de celle-ci, il n’aura touché qu’une partie de son dû en échange des bons services du label (promo, distribution, tambours et trompettes), mais il peut s’en aller en gardant la propriété de ses œuvres et leurs droits d’exploitation. C’est une bonne solution.
Deuxièmement : la prod’ indé, comme on dit. L’artiste paie tout, enregistrement, fabrication, distribution et promo, mais récupère 100 % des ventes. Ça paraît génial, dit comme ça. Seulement on se retrouve à être à la fois poète, comptable, dir’ com’ et responsable SAV et ça n’a rien de sexy. À moins que le disque se vende très bien, voire beaucoup. Alors on peut engager des gens pour s’occuper de toute la partie administrative et retourner sur son nuage caresser des muses fessues.
Pour bien vendre un disque, il faut que les gens l’achètent. C’est con à dire, mais c’est le B. A. BA. Or aujourd’hui, vous n’achetez plus de disques. Si ce n’est pas vous, c’est votre fils, votre sœur, votre voisin. Même lorsque vous aimez un artiste, vous allez l’écouter sur Deezer, par exemple, qui lui reversera 0,001 % d’euro sur chacune de vos écoutes. Quand vous l’aurez écouté mille fois, entrecoupé de pubs insupportables, il touchera un euro. Merci.

Pour bien vendre un disque, il faut aussi que vous sachiez qu’il est sorti. Les majors achètent des encarts publicitaires à la radio, à la télé, dans le métro, les magazines, sur les quais de gare... Une fortune. Quand on est indépendant, on n’en a pas les moyens. Quand on est indépendant, souvent, on a aussi une autre vision du monde moins mercantile. On est naïf, un peu benêt. On se dit que si le disque est bon, la presse en parlera et le bouche à oreille fera le reste. La presse, même la plus engagée musicalement, avant de vous chroniquer vous demande si vous allez leur acheter de la pub. Si vous ne pouvez pas, votre disque rejoint la pile des dossiers en souffrance tirés à pile ou face.
Pour toutes ces raisons, je remercie chaleureusement celles et ceux qui ont acheté PANORAMA. Ils contribuent à leur manière à la liberté d’expression et aussi à inventer un autre rapport entre artistes et public. L’album MADE IN CHINA est une autre étape sur cette voie de l’indépendance et les mois à venir me diront s’il est possible de persévérer. Il y a moyen de s’amuser artistiquement à condition qu’on ne manque pas de participants. Je le dis et le répète, l’indépendance a un prix, ça s’appelle la confiance.
Sur ces bonnes paroles, je vous souhaite bonnes vacances. Et méditez cette newslettre le soir sur la plage en grattant une guitare ou en écoutant vos mp3.

On se retrouve en septembre.

* Je vous conseille vivement de lire mon roman VIBRATO (éditions JC Lattès) pour en savoir plus sur la notion de back-catalogue !



PS : s’il passe encore dans votre ville, allez voir “Pina” de Wim Wenders. Bouleversant. Le cinéma peut encore être de l’art.