Journal

Au fil du temps

Ticket de concert : Neubauten

Primidi 22 Frimaire CCX
(lundi 12 décembre 2010)


Tickets de rappel n°1
Que faisiez-vous le 2 mars 1988, si vous étiez déjà nés ? Il est un genre de collection qui sait vous renseigner sur le calendrier passé, c’est la collection des tickets de spectacle. Avant la fin du XX° siècle, celle-ci présentait un double intérêt. Outre le fait de donner corps à une date lointaine, le coupon sur lequel s’imprimait celle-ci était souvent de belle facture et joliment orné. Si la soirée s’avérait être mémorable, il en devenait une carte postale que l’on pouvait aller jusqu’à encadrer. Aujourd’hui l’informatique et la standardisation de tout nous assènent des tickets sans personnalité qui ne brillent que par leur système anti-piratage.



Je collectionne les tickets de spectacle, même les moches. L’excuse de départ était d’en faire un aide-mémoire pour une autobiographie possible dans mes vieux jours, à l’âge où l’on se nourrit davantage de souvenirs que d’espoirs et de projets. Je n’en suis pas encore là, mais certains soirs d’hiver, sous la neige tombante, je me prends pour l’Oncle Paul et l’envie de narrer quelques bons moments au coin du feu, une pipe à la main, m’envahit.
C’est un récent passage d’Einstürzende Neubauten à la Cité de la Musique à Paris qui m’a fait rouvrir la boîte à tickets. J’ai raté le concert pour cause de tournée impromptue dans l’Aveyron. J’étais vraiment dépité de les manquer. Neubauten est un groupe rare. Je ne les suis pas depuis leurs débuts et je ne connais pas par cœur les noms, faits et gestes de chaque membre de la formation. Pourtant je les ai vus pour la première fois, il y a longtemps, le 2 mars 1988 au Palais des Sports de Lyon, en première partie de Depeche Mode. Je n’avais pas retenu leur nom à l’époque. Je me rappelais juste de trois jeunes gars émaciés, parfois torse nu, chaussés de bottes noires, frappant violemment de lourds toms et des objets métalliques en scandant des phrases véhémentes. De chaque côté de la scène, d’immenses pendrillons rouge, noir et blanc, rappelaient non sans effroi certaines oriflammes nazies. Provocation, mais de quel ordre ? J’étais resté troublé et sceptique, me demandant à quoi j’avais affaire. Trouble et scepticisme, mais d’une autre teneur, continuèrent à me chiffonner durant le concert de Depeche Mode. J’étais pourtant venu conquis d’avance. Dave Gahan occupait la scène avec prestance, mais je me demandais ce que la sono diffusait. Étaient-ce des sons exécutés par les musiciens ou un play-back inaltérable ? Au moins les trois énergumènes de la première partie ne laissaient aucun doute sur leur jeu. Mais impossible de me rappeler leur nom.



Peu de temps après, je déménageai à Paris pour des raisons essentiellement musicales. J’avais trouvé à la capitale des compagnons de jeu propices à mes nouvelles aspirations. Un jour de 1993, je flânais entre les rayons de Parallèles, disquaire-libraire incontournable des Halles à Paris. Un disque était diffusé dans le magasin. Étonnant, original, à la fois éthéré et brutal. Je me renseignais. Il s’agissait de “Tabula Rasa” d’Einstürzende Neubauten. Je repartais avec ma découverte. Depuis ce jour, je me procure tous leurs albums. Le 29 septembre 1997, ils passèrent à la Cigale. Je m’y pointai avec ma compagne, amatrice comme moi du groupe. On était facilement repérables dans la foule gothique. Nous ne ressemblions pas aux noires chauve-souris qui nous assiégeaient. Les sombres spectres qui emplissaient la salle étaient des fans de Rock Indus torturé. Neubauten débordait du genre désormais, mais continuait d’attirer les aficionados de la première heure. Le concert fut fabuleux, un des plus impressionnant qu’il m’ait été donné de voir. Je m’en souviendrai toute ma vie. Les musiciens, lorsqu’ils jouaient avec des instruments conventionnels, le faisaient d’une manière qui ne l’était pas. Ils utilisaient aussi le marteau-piqueur, la perceuse, un Caddie©, des seaux de gravier et tous les crachins sonores, les parasites dont on cherche à se débarrasser lorsqu’on fait de la musique. Ils en jouaient réellement, ils les maîtrisaient. Je ne sais plus si c’est ce soir-là que je me suis souvenu de leur première partie de Depeche Mode, neuf ans et demi plus tôt. Je ne sais plus comment j’ai fait le rapprochement. Je fus rétroactivement ravi de les avoir déjà entendus sur scène, amusé qu’ils m’aient déjà perturbé l’esprit.



J’avais ma place pour les revoir à la Cité de la Musique. Les dates en Aveyron rajoutées en dernière minute m’empêchèrent de m’y rendre. J’ai d’abord offert mon ticket à une amie. Elle ne connaissait pas le groupe. J’ai tenté de le lui décrire. Elle a fait la moue et a décliné l’offre. Neubauten est difficile à conseiller, tellement à part, tellement allemand aussi. Ne me dites pas que vous n’avez aucun a priori sur les groupes allemands. J’ai alors proposé le billet à un ami mélomane, curieux de bien des choses. Plus aventureux, il a accepté sans savoir où il mettait les pieds. Il en est ressorti interloqué, ébranlé. Séduit. Ça nous donne désormais un point de connivence supplémentaire *



Bonnes fêtes à tous



PS : pour les amateurs de BD, l’album ASTERIOS POLYP de David Mazzucchelli. Épatant en tout point.



Et aussi l’expo Mœbius à la Fondation Cartier. À déconseiller aux dessinateurs. En sortant, on a envie d’arrêter le métier tellement Mœbius est loin devant.



* En juin 2015, je me rends à Montpellier pour une rencontre littéraire. Le soir, je dîne avec mes amis Christophe et Peggy de la librairie Azimuts. La conversation vient sur Neubauten et ce fameux concert à Lyon en 1988. Ils m’apprennent alors qu’il ne s’agissait pas d’eux en 1ère partie de Depeche Mode, mais du groupe anglais Nitzer Ebb. J’en reste coit. Je m’étais construit un faux souvenir.