Journal

Au fil du temps

Une tranche de vie d'artiste

Tridi 11 Messidor CCX
(mercredi 30 juin 2010)


Les concerts se suivent et ne se ressemblent pas et c’est tant mieux. En plus de la tournée annoncée, il m’arrive d’en faire des non-officiels, des clandestins.
Fin mai, j’ai joué à Liévin dans un théâtre minuscule. J’étais seul. J’aime bien de temps en temps, mais je préfère partager la musique, même avec un seul compagnon. Échanger des regards, des sourires, des conneries, une connivence, quoi. Le concert solo est un grand moment de solitude où j’en viens à considérer mes mains, ma voix et mes pieds (j’use parfois de pédales d’effet) comme des membres distincts d’un orchestre dont je suis le chef. Ça me fait de la compagnie. La liberté d’action étant sans limites en solo, ce que je redoute le plus, c’est d’user du cabotinage à l’excès. J’ai un certain talent pour cela et le public en est plutôt friand. J’ai vu des collègues passer plus de temps à parler sur scène qu’à chanter. J’en vois remporter un franc succès avec leurs blagues souvent meilleures que leur prestation musicale. Ça me laisse perplexe. Il ne faut pas craindre de tuer l’animateur qui est en nous sinon l’on se retrouve vite présentateur de télévision ou vendeur de vaisselle sur le marché. Les stars, ce sont les chansons. On est là pour les porter au plus haut, c’est la mission première d’un concert. Cela n’empêche pas les apartés, mais avec économie. C’est un conseil que je me donne.

Quelques jours plus tard j’ai eu le privilège d’assister à l’avant-première de « When you’re strange », le documentaire de Tom Di Cillo sur les Doors, en présence du réalisateur et de John Densmore, le batteur du groupe. Mais ce n’étaient pas eux, les vraies vedettes. Les vraies sont arrivées suivies d’un caméraman. Elles ont traversé la salle comble dans un murmure diffus et se sont assises juste à côté de moi. L’amie qui m’accompagnait m’a dit qu’il s’agissait des candidats de la Nouvelle Star. Je l’ignorais. Je n’ai jamais regardé l’émission. À peine assis l’un ou l’une d’entre eux a demandé aux autres s’ils devaient rester jusqu’à la fin du film. J’ai compris qu’ils avaient un « prime » le lendemain et qu’ils voulaient se coucher de bonne heure afin d’être en forme pour la grande émission. L’une ou l’un d’entre eux a fait remarquer que ce ne serait pas correct de s’en aller trop vite. Finalement ils sont partis un quart d’heure avant la fin du film. Durant la projection, je me demandais quels effets et quelles conséquences pouvaient avoir sur eux ces images des Doors et de Jim Morrison où on les voit devenir des légendes en suivant un chemin inverse au tracé de la Nouvelle Star. Je n’ai pas regardé le « prime » du lendemain. Je n’en ai pas eu le courage.

Trois jours plus tard j’étais à Blanzy, 6 000 habitants, une commune pas loin du Creusot. Je présentais L’HOMME DE MARS en médiathèque. J’appelle ça des rencontres acoustiques. J’en ai fait pas mal durant ces derniers mois. C’est un chaînon alternatif qui se rajoute à la vie d’artiste, entre le disque et le concert, un « chat » en live. À Blanzy, j’avais le sentiment de m’acquitter d’une réelle mission : apporter un frugal entremet artistique aux laissés pour compte de la culture, égarés entre les Zéniths régionaux et les robinets de la TNT. La semaine suivante je me retrouvais à la Médiathèque de Reims pour une rencontre similaire dans un cadre plus établi où j’ai chanté dos à une baie vitrée donnant sur la cathédrale. Il y avait du monde à chaque fois, de la curiosité et de l’attention.

Cette semaine-là, le mardi, je suis aussi allé au vernissage de l’exposition IMPOSSIBLE de Dupuy, Berberian et Ghosn à la Galerie OFR. De superbes dessins étranges, le côté sombre des créateurs de Monsieur Jean. J’ai pu faire un saut aux Trois Baudets le samedi pour la journée consacrée à Tonino Benacquista que j’ai à peine vu, acharné qu’il était à dédicacer à tour de bras. Du coup, j’ai dîné avec Jean Teulé qui en a profité pour me renverser un bon verre de vin rouge sur mon nouveau costume clair. J’ai dû rentrer tôt car je prenais un train aux aurores le lendemain. Festival LES PIEDS DANS LA VASE, près de Lorient. Pas de vase, mais un soleil méditerranéen. On arrive, on joue, on dîne et l’on reprend le train pour Paris car lundi matin, c’est rendez-vous à Roissy pour un départ à Montréal.

Les Francos de Montréal. 20 artistes par jour, durant 10 jours ; des concerts payants et gratuits ; des scènes installées dans la rue, à des carrefours, entre trafic urbain et travaux de voirie. Dès 16 heures, 17 heures, les concerts commencent et s’enchaînent au pas de charge, selon des horaires drastiques pour des prestations limitées. Pourquoi un tel déballage où l’on se sent un peu comme dans un catalogue des 3 Suisses ? Le public, les artistes et les shows y gagneraient en qualité avec un nombre d’événements plus restreints. Mais c’est le veto des sponsors. Plus la liste est longue, plus ils mettent de l’argent. Les scènes portent leurs noms. Quoi qu’il en soit, j’ai passé de belles heures à Montréal, sur les planches et dans la rue. Parfois les deux à la fois puisque le premier concert a eu lieu en plein air, à l’heure de sortie des bureaux. Derrière nous on pouvait entendre les voitures et les camions passer. Le soleil était encore haut. Malgré cela ce fut un excellent moment. Je regrette d’avoir si peu vu mes collègues. Clarika, Jeanne Cherhal, JP Nataf, Agnès Bihl et d’autres… À peine le temps de s’adapter au décalage horaire qu’il fallait déjà rentrer. Parce qu’au milieu de ces activités, je dois adapter L’INVASION DES MÉGAPOUBS (ma petite BD sur la réduction des déchets en France) pour une campagne à l’échelle européenne. Ensuite, hop !un petit tour à Berlin, quelques festivals - dont les Francos de Rochelle - et la Californie.

Ma vie, c’est du cinéma.