Journal

Au fil du temps

La compétition artistique

Tridi 2 Prairial CCX
(mercredi 31 mars 2010)


Je n’ai pas toujours détesté les palmarès et les classements. Lorsque j’étais encore bon élève, j’aimais l’idée de grimper fièrement sur un podium, le torse bombé. Ha, la compétition ! Cette idée qu’on n’est pas là que pour se dépasser, mais aussi pour niquer les autres. En arithmétique, en dictée, sur le savoir à connaître par cœur, il est aisé de donner des notes. Tu as juste ou tu as faux. Idem en sport ou des unités de mesure de distance et de temps entérinent les performances. Aujourd’hui la compétition déborde outrageusement de ces cadres. Elle est partout, tout le temps. Performance et compétition : la vie entière se résume à ces deux mots. Pas étonnant que les sportifs soient devenus des icônes emblématiques, des top models en poster dans tous les vestiaires, bureaux et fonds d’écran de la vie active. Leur vie se résume à un ballon, une longueur, une fraction de seconde. Pas d’états d’âme, pas de courses à faire, pas de factures à payer. Tout leur être est concentré sur un seul but à atteindre : la première place.
Où ça se gâte, c’est quand on tente de classer l’artistique. Glosons sur ce thème.

Sur quel critère note-t-on un artiste ? Le talent. Comment le mesure-t-on ? Laissons de côté les chiffres de vente, c’est vulgaire et tout le monde sait bien que personne n’en est dupe, n’est-ce pas. Chacun a sa petite idée sur la notion de talent. L’originalité, l’audace, le charisme, la virtuosité, le savoir-faire, la fraîcheur, le métier, la profondeur… On se rend bien compte que l’unité de mesure est laissée à l’appréciation de chacun. On en est réduit au consensus affectif, un compromis des goûts du jury, un gloubi-boulga de raisons subjectives. Le Candide de service, interpellé, pose une bête question : « Quel est la pertinence d’un concours dans ces conditions ? » Le Candide est un peu con. Un concours existe dans le but d’attirer l’attention sur son existence. Les gens qui l’organisent souhaitent que leur jugement soit pris en compte. S’il l’est, il justifie leur action qui, petit à petit, va se labelliser. Un jour peut-être leur travail connaîtra la consécration sous forme de sticker apposé sur les disques. Ou les films. Ou les livres.

Il y a une véritable concurrence des concours, une mise en abîme de la compétition. Éditeurs, producteurs et artistes en sont ravis. Cela multiplie les fenêtres d’exposition de leurs œuvres et par là même les ouvertures vers la reconnaissance. Tant et si bien qu’un artiste qui n’obtient aucune récompense peut se croire absolument inintéressant. Et les plus malheureux ne sont pas les inconnus, mais les artistes populaires, confirmés, à qui le succès commercial ne suffit pas. Il leur faut aussi la crédibilité intellectuelle. Dans leur ciel radieux, un seul petit mais persistant nuage noir au-dessus de leur tête couronnée entache leur insatiable besoin d’amour : ils n’auront jamais les faveurs de l’intelligentsia. Alors ils pleurent des larmes aigres dans la solitude capitonnée de leur limousine et se consolent, les dents serrées, au vacarme de leurs fans en délire.

Jean Ferrat est mort. Deux jours après sa mort, il était numéro 2 des ventes iTunes derrière Lady Gaga. Mieux qu’une Victoire de la Musique, qu’un sticker de crédibilité, qu’un tube imparable : la mort. Cela faisait bien vingt ans qu’on n’avait plus débattu sur le talent de Jean Ferrat et voilà qu’on apprend qu’il est incontournable. Ce n’est pas seulement dans les blogs d’exégètes de la chanson qu’on le dit, mais dans Paris-Match et sur TF1. « Merde ! s’exclame le péquin qui s’était désintéressé du chanteur depuis belle lurette ou qui ne le connaissait même pas. Je n’ai pas un disque de lui à la maison ! Il faut que je répare cet impair. Je télécharge immédiatement du Jean Ferrat ! »

Ô Public (pas vous, mes amours, qui me suivez et me soutenez, mais le grand, avec plein de vraies ménagères de moins de cinquante ans dedans) ! Ô Médias (pas vous, amateurs éclairés, sans qui je serais sans voix depuis longtemps, mais les number ones de l’Audimat qui font le bonheur des annonceurs) ! N’attendez pas mon décès, ni l’âge avancé des trophées d’honneur, ni même l’impudique phase terminale d’une longue maladie pour me faire un triomphe et reconnaître la sagacité de mon talent. Faites-le dès maintenant que je l’apprécie et que j’en profite sans amertume et sans ironie. Et si possible, faites-le sans me mettre en compétition avec mes collègues musicaux. Si les Victoires de l’Oiseau existaient, nous serions bien en peine de dire qui du merle, du pinson ou du rossignol est le meilleur. Il en est de même entre nous.