Journal

Au fil du temps

Je suis Castella, je suis Berenice

Primidi 3 Frimaire CCIX
(lundi 23 novembre 2009)


C’était un jour d’été, devant le théâtre de l’Empire, rue de Wagram, il y a pas mal d’années maintenant. Je sortais de l’enregistrement d’un magazine culturel de la télé (le Cercle de Minuit ?). J’avais partagé le plateau avec des acteurs et actrices montants du cinéma français dit d’auteur, devenus notoires depuis. Tout au plaisir de faire leur connaissance et afin de prolonger cette rencontre, je leur ai proposé de boire un verre à une terrasse. Nous nous sommes assis. Ils ont commencé à discuter entre eux de leur métier sans prêter aucune attention à ma personne. Au bout d’une demi-heure passée à les écouter, ils se sont levés, m’ont serré distraitement la main et se sont éclipsés sans m’avoir adressé une parole. Ils n’affichaient aucun mépris, juste de l’indifférence. J’aurais pu être le garçon qui les servait, c’était pareil. Je n’étais pas de leur monde.

Quand j’ai vu pour la première fois LE GOÛT DES AUTRES au cinéma, j’en ai presque pleuré dans la salle tellement ce film pointait avec justesse le même point sensible. Castella, le personnage central, a priori petit patron antipathique et risible, se retrouve touché par la grâce d’une comédienne lors d’une représentation de Bérénice à laquelle il assiste contraint et forcé (il est venu y voir jouer sa nièce). Il n’a de cesse alors de vouloir se faire accepter par une élite intellectuelle où son naturel balourd est sujet à moquerie. L’albatros de Baudelaire n’est plus le poète sur le pont du navire, mais le pauvre gars, cible d’un aréopage distingué qui se gausse dès qu’il approche.

Tout cela m’est revenu après certaines remarques au sujet de mes premières parties de Calogero. Pour quelques esprits peinés, il était indigne que je me produise avant lui. C’était un peu de la confiture aux cochons. Si l’on estime – et je n’ai pas cette fatuité - que mes chansons sont de qualité supérieure, pour quelles bonnes raisons faudrait-il en priver un public qui ne les a jamais entendues ou si peu ? Pourquoi devrait-il se contenter seulement de ce qu’il connaît ? Pourquoi refuserais-je de chanter devant un tel public ?
En me produisant dans ces Zéniths, je ne fais rien de plus que mon métier. J’offre mes chansons à des inconnus qui ne se seraient jamais déplacés pour me voir. Ils me jugent comme bon leur semble. Il y a un nombre important de spectateurs qui doivent regarder leur montre, impatients que je finisse mon set. L’indifférence n’est pas l’exclusivité des snobs. Mais dans la foule il y a aussi des Castella et des curieux qui, venus applaudir leur chanteur favori, en découvrent un autre, différent, qui va les emmener là où ils ne s’attendaient pas à aller. C’est comme ça que les choses se font. Moi-même j’ignorais en achetant à 13 ans mon premier 45 tours de Johnny Hallyday que, de surprises en détours, je deviendrais un punk rigolard, un chanteur à textes puis – avec une fierté mâtinée de gêne - un auteur étudié dans les écoles.

L’échelle des valeurs a des barreaux mobiles. Il y aura toujours quelqu’un au-dessus ou en dessous des critères de chacun. Un jour d’été, je suis Castella, un jour d’automne, je suis Bérénice.



PS : mon disque du moment est COCKTAIL MOLOTOV et ce n’est pas une nouveauté – il a dû sortir l’an passé. Édité par le label Le Son Du Maquis, il se présente comme une bande-son de Mai 1968 avec musiques et extraits de commentaires radio d’époque. Un double album drôle et instructif. Entre Gong et Jacqueline Taïeb, on y apprend entre autres la recette du cocktail Molotov, ce qui peut toujours (re)servir.



PS 2 : La Blanche vient de sortir IMBÉCILE HEUREUX, un album triste et drôle qui fait du bien où ça fait mal et vice versa. Ils joueront le 30 novembre et le 1er décembre 2009 à l’Européen.
www.myspace.com/lablanche