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13/03/09

Quelqu'un m'a encore dit récemment, alors que nous évoquions mon parcours artistique, que je n'aimais pas le succès, que je le fuyais. Cela m'a rappelé un article lu, il y a longtemps déjà, qui se voulait élogieux en vantant mes mérites de "beautiful loser". Je ne sais d'où me vient cette réputation. Il est vrai que je n'ai jamais tout fait pour l'obtenir, le succès. En gros, dans la vie, il y a ceux qui le cherche à tout prix et ceux qu'il couronne incidemment. Je suis de cette catégorie.

Le succès artistique est accidentel, quels que soient les efforts déployés pour l'obtenir. Il est le fruit de hasards et de coïncidences qui se sont imbriqués les uns dans les autres. Il peut être affaire de calcul à la seule condition que toutes les chances soient réunies pour le cristalliser. Le calcul alors consiste à agencer le plus habilement possible toutes les pièces du puzzle. Le dernier des facteurs et non le moindre est la phase (voir l'extrait du Journal). Ce n'est pas une pièce du puzzle, c'est une onde fédératrice, immense et passagère qui traverse les têtes de toute une population, voire de la planète, et dont vous êtes le représentant le plus juste. Si elle vous manque au moment de l'envol, vous ne décollez pas ou vous vous ramassez. Le succès, c'est un vol en parapente.
Je n'ai jamais refusé de m'envoler à condition que ce soit de mes propres ailes et non avec une voilure d'emprunt. L'entourage professionnel d'un artiste est toujours tenté, lorsqu'il manque une ou plusieurs pièces du fameux puzzle, d'aller les prendre ailleurs, de vous confectionner un prêt-à-voler pas tout à fait à votre envergure. Mais, avec un ourlet et en plissant les yeux, personne n'y verra rien. On attend votre accord, on le souhaite, on le désire. C'est un instant difficile à vivre. Vous êtes à trois lettres, O-U-I, de balayer vos problèmes matériels mesquins, de rembourser vos dettes, de vous offrir un futur avec vue sur l'idéal. Quel huis déverrouille l'offre qui vous est faite? Si la phase est avec vous, elle vous ouvre la première d'une longue série de portes qui vous fera traverser un dédale de pièces jusqu'à une terrasse avec piscine où vos intimes convictions artistiques se seront étiolées. Car cette réussite n'est pas vraiment la vôtre. Vous avez biaisé. Pour goûter au bonheur, il vous faudra mentir sur vos aspirations premières et accepter la vénalité comme une fin en soi, une posture qui est parfaitement admise par le vulgum pecus et encouragée par notre actuel Président de la République.

Supposons maintenant un artiste qui connaisse le succès sans avoir eu à faire aucune concession. Il n'échappera pas à l'hystérie collective de mise aujourd'hui On va faire de son intégrité un slogan à scander haut et fort ; on va essorer ses chansons jusqu'à la dernière goutte ; puis on va trépigner, criser, tambouriner à sa loge pour qu'il livre immédiatement la réplique exacte du triomphe précédent. Difficile alors, en cédant à l'urgence, de ne pas appliquer la recette qui fit fortune. Elle marchera encore une fois au moins. Elle peut même fonctionner quasiment ad vitam æternam, l'artiste se transformant en horloge arrêtée à l'heure du rendez-vous avec ces fidèles, avec des heures de pointe et des accalmies, jusqu'à ce que mort s'ensuive.
L'artiste qui cherche à éviter ces écueils, le dévoiement et la recette, afin de poursuivre une route dont il ignore où elle le mène - mais c'est ça qui est beau et excitant – n'est pas un loser. Le loser est celui qui sabote son talent. Vous pouvez vendre trois disques et ne pas être un loser. Vous pouvez habiter Beverly Hills et en être un. Toutes les Ferrari vous le diront.

Il y a de l'imprévu dans la création, imprévu que les recettes éradiquent, que les raccourcis évitent. L'imprévu nous révèle à nous-mêmes. C'est de lui surtout que jaillit la nouveauté. L'imprévu est un million de fois plus grisant que l'artifice.

Les Majors s'écroulent sous nos yeux. Elles ont chassé au fil du temps l'imprévu de leurs murs. Leur credo était la création sous contrôle, formatée, bien rangée. Elles ont amalgamé support et musique sous le nom générique de produit, transformant les directeurs artistiques en comptables, les artistes en marques et le public en client. J'ai aimé, je l'avoue, jouer avec elles du temps de leur superbe, profiter de leurs largesses en échange de ma singularité qui leur servait d'alibi culturel. Aujourd'hui que l'argent n'est plus là, les Majors cherchent encore à donner le change comme si de rien n'était. Je pense, en les voyant, à Vittorio Gassmann, dans LE FANFARON, ce type qui la ramène bruyamment en voiture de sport, au klaxon compulsif, toujours à chercher l'épate, à séduire et dont la vie est vide de sens. Je pense aux amis qui travaillent encore dans ces entreprises, devenus producteurs de musique indigente, qui, avant d'occuper des postes chargés en cholestérol, partageaient les mêmes rêves que moi et les partagent encore parfois au moment du digestif. Ils sont aujourd'hui pragmatiques. Les années dorées du CD leur ont offert des voitures au prix des maisons et des maisons au prix de leur fatalisme. Les reverrai-je? Je viens de quitter leur monde pour l'aventure indépendante jalonnée d'imprévus.